>Les Fondamentaux (nouvelle inédite)

 

Les Fondamentaux

nouvelle

Claire Legendre

 

Les arrières

 

Romain dort encore, neuf heures quinze, je branche le radiateur électrique. J'enfile le long manteau noir, je cherche des pièces sur la table de nuit. La boulangerie d'en bas est fermée jusqu'en décembre, il faut aller à celle du boulevard Garnier. Il pleut. Dans les escaliers ça sent la soupe. Je me presse. Au premier étage la porte est cassée. Les Jacquart se sont encore engueulés la nuit dernière. Romain dormait déjà, et moi j'ai tourné dans le lit en me bouchant les oreilles. Quand je dors seule, j'allume la radio pour masquer les bruits de vaisselle, les coups dans les murs, mais Romain, son sommeil est d'or.
Je cours vite sous la pluie. A l'Epi d'or ils n'ont plus que des pains aux raisins. J'irai jusqu'à la Libération, ils ont des croissants au beurre, et le journal.
Retour à la maison, neuf heures trente. Prise d'antenne dans cinq minutes. Le café. Couper le cumulus qui consomme trop d'électricité. Réveiller Romain. Sur la bouche. Pousser le divan face à la télé, qu'on puisse s'asseoir tous les deux. Ils ont censuré la bande annonce de France 2 : « Le rosbif je l'aime saignant , à la sauce Michalak. » Le café chante dans la tasse de Romain. Dilatation du métal de la cuiller, comme on charme les serpents. J'ai rêvé qu'il était onze heures, que j'étais en ville, j'avais raté la première période. Romain cherche un T-shirt, enfile un pantalon, feuillette le journal. Le drop, c'est l'éjaculation précoce de l'attaque. J'ai rêvé d'hôpital. Je faisais l'amour avec un autiste qui n'arrivait pas à jouir. Je me souviens de nos étreintes chastes, dans les couloirs déserts, il me serrait si fort contre sa poitrine, et moi si fort aussi, comme une transfiguration chrétienne. Romain m'embrasse : je veux qu'on se pacse et qu'on n'ait jamais d'enfants. Salviac commente le remplissage du stade. Allons enfants. Les chanteurs ont multiplié le tempo par deux, sur demande des joueurs. C'est vrai que c'était mou, la semaine dernière. Féroces soldats. Ils ne pleurent pas aujourd'hui. Ils sourient. Même les remplaçants. Romain était jaloux hier, quand je me suis arrêtée devant le calendrier des Dieux du Stade à la librairie. La fesse droite de Michalak, tatouée. Galthié embrasse le Brennus. Il a dit que si j'achetais ça, il se vengerait sur Playboy.
La pluie. Les maillots commencent de se déchirer, mauvaise pub pour Nike. Dix heures sept, Romain va chercher la couette, il fait froid, drop de Wilkinson. Romain allume une cigarette. Hier le chapelain de Notre-Dame du rugby, joignant les mains et levant les yeux au ciel : « Pourvu que l'arbitre soit juste ! ». Une touche récupérée par les bleus. Dix heures onze, essai de Betsen. Romain dit que Betsen a fait trois ans de sophrologie pour apprendre à canaliser son énergie. Avant, il accumulait les fautes. J'adore Betsen, son côté kamikaze, tête la première, je fonce dans le mur, je dis que j'ai pas peur – j'ai pas peur. Pas le genre à se pousser pour laisser passer un all black. Michalak transforme. Michalak a déjà raté deux pénalités. Ca va le remettre en confiance. Dix heures treize, si on mène à la mi-temps, on fera l'amour.
Il pleut de plus en plus, derrière la fenêtre, et dans la télé. Ballons glissants, puis plus de ballons du tout. Le téléphone sonne. Romain pousse un soupir d'agacement. C'est la femme de ménage de mon grand-père. Elle est devenue garde-malade, ces derniers temps. Ca fait bientôt un an que Papy est grabataire et là, depuis quinze jours, il est sous morphine. Sauf que ce matin, il vient de s'arracher la perfusion. Il faudrait faire quelque chose. Je dis que je m'en occupe. Romain râle discrètement. J'appelle ma mère qui est au travail. Elle appelle le médecin. J'ai rêvé que j'allais voir Romain à l'hôpital, et que je lui fournissais de la cocaïne, que je dissimulais dans ses seringues à l'insu des infirmiers. Je sais que Romain, dans mon rêve, c'était Papy, j'ai reconnu ce geste de l'infirmier, je l'ai vu faire la semaine dernière, des chiquenaudes contre l'aiguille, pour chasser les bulles. L'infirmier de Papy, c'est un anglais. Je lisais le journal en le regardant faire, un article sur le rugby, et je me disais : ce type doit idolâtrer Wilkinson. J'attendais qu'il me lance sur le sujet, mais il a disparu dans la chambre, et j'ai entendu Papy qui protestait.
Romain déteste que je parle pendant le match. Je me souviens que Papy me houspillait, quand j'étais enfant, pour que je me taise devant la télé. Romain n'aime pas que je raconte mes rêves, surtout quand ce sont des cauchemars. Comme Papa, comme Papy. Les hommes n'aiment pas qu'on parle de choses trop intimes. Ils détestent la psychanalyse, l'inconscient, la maladie et la mort.
Dix heures vingt-trois, expulsion de Dominici, sur un tacle de footballeur. C'en est trop. Ma mère rappelle. Il faudrait que j'aille à la pharmacie avant midi, chercher des ampoules de morphine, et que je prenne ma carte d'identité – elle viendra chercher les ampoules en sortant du travail, et elle les apportera chez Papy. J'irai à la mi-temps. L'amour, ça sera pour plus tard. On perd, de toute manière. Romain s'énerve. J'aurais dû débrancher le téléphone. On aurait la paix. C'est dégueulasse, je dramatise, mon grand-père est malade et toi tu te plains parce que tu ne peux pas voir ton putain de match tranquille, et de toute manière toi la famille tu n'as jamais su ce que... sinon, depuis trois ans qu'on est ensemble, t'aurais trouvé le moyen de me présenter tes parents, etc. Romain se lève sans me regarder. Il va mettre ses chaussures. Je l'ai blessé, il est prêt à partir. J'ai peur qu'il s'en aille, qu'il ne revienne plus jamais, je regrette ce que j'ai dit, je pleure et je demande pardon, etc, etc. Il me repousse et crie que je dois le laisser tranquille. Il va voir la fin du match dans un café, puisque chez moi il n'y a pas moyen d'avoir la paix. Dix heures trente, pénalité de Wilkinson.
J'ai très chaud, très peur, mes doigts tremblent sur le téléphone et Romain a éteint son portable. Je suis une carpette collante. J'avale un quart de Lexomil, ce n'est pas le moment de rappeler maman pour me faire consoler. J'allume une cigarette. Michalak rate une pénalité. La bouche en cœur, disait Romain. Le stade, une pataugeoire. On se fait enfoncer en mêlée. On glisse. On se casse la gueule. Dix heures trente-huit drop de Wilkinson. Clive Woodward avait prévenu « si vous trouvez que notre jeu est chiant, vous n'avez encore rien vu. » Gagne-terrain. Mon portable vibre, j'espère un instant que c'est Romain qui veut se réconcilier. Trop tôt. C'est un message de Carine, qui me nargue : « « On » perd ! Oh là là qu'est-ce qu'on se prend... ». Wilkinson enfonce le clou. J'efface le message. L'arbitre siffle la mi-temps. On voit Bernard Laporte torturer son chewing-gum. J'enfile le grand manteau noir, mon passeport dans la poche. Dix minutes pour aller à la pharmacie de Borriglione, de garde le samedi.
Le passeport, c'est pour la morphine, ils n'en délivrent pas à n'importe qui, même sur ordonnance. Maman leur a fait faxer l'ordonnance par le médecin. Petit réseau bien organisé, habitué aux cas d'urgences, depuis un an que Papy doit mourir. On me confie la drogue. On me regarde avec pitié, avec bienveillance. Je devrais être en train de faire l'amour, ça me remet les larmes aux yeux. En rentrant en courant, je pense à Papy, seul dans son lit. Quand je pense à lui, j'ai moins mal pour Romain. Il y a une échelle de la souffrance. Une échelle solennelle. L'ombre de la mort qui efface tout. Je n'aimerais pas rater le début de la deuxième période.
Il faut revenir aux fondamentaux. Il faut revenir aux fondamentaux. Il faut revenir aux fondamentaux.

 

La charnière

 

J'ai bien mis six mois à différencier Salviac de Lacroix. Je collais arbitrairement la voix de l'un sur le visage de l'autre. Labit est rentré à la place de Dominici, mais on a eu si peu de ballons que Salviac n'a pas pu placer son leitmotiv du jeu en pénétration. Onze heures une, Betsen plaque Wilkinson à retardement. En supportrice bien éduquée, je ne peux réfréner un bravo vengeur. Expulsion de Betsen, qui s'en va pleurer sur le banc de touche. Sophrologie... Au téléphone Maman dit « ça fait quatre ans qu'il me bouffe la vie ». Le temps de sortir du boulot, d'aller chercher la voiture, de traverser la ville, elle sera là. Je sonne, tu descends.
Onze heures trois, il faut remettre l'église sur la place du village . Pénalité anglaise. Wilkinson se cambre, joint les mains et remonte sa lèvre inférieure pour une expiration inspirée. 7-15. Le portable vibre. Encore un tressaillement. Carine a écrit « Swing low swing charriooo... » qu'elle aille plutôt réviser son anglais. J'éteins le portable dans un accès de rage. Onze heures six drop de Wilkinson, cigarette, je rallume le portable. Si Romain décidait de me rappeler. Non, pas déjà, il a trop d'orgueil. Il ne rappellera pas. C'est moi qui rappellerai et qui m'écraserai. Et si Romain ne revenait jamais ? Sophrologie. « Le scénario anticipatoire négatif ne préserve pas de la déception. » On va perdre, c'est sûr, on va perdre. « Le scénario anticipatoire négatif ne préserve pas de la déception. » On peut encore gagner. Romain va revenir. On va gagner. Michalak vise à côté. Trop de pression à la charnière. C'était prévisible, que le beau gosse ne supporterait pas la pression. On l'a érigé en star. On a filmé ses diamants aux oreilles, on lui a ciré les pompes, on lui a demandé s'il était célibataire. Il n'a que vingt-et-un ans. On est fragile à cet âge là, etc. On aurait dû faire profil bas. Quand on part favoris, c'est sûr, on se met à douter sur le terrain.
Onze heures onze, pénalité transformée par Wilkinson. Carine écrit qu'il est beau, Wilko. « Je croyais que tu étais une amie ».
Encore le téléphone. C'est la femme de ménage de Papy. Vous avez réussi à joindre votre maman ? Parce que là je vais devoir partir et je ne sais pas quoi faire, il essaye d'enjamber la barrière, alors j'ai tourné le lit contre le mur, mais, euh... Je lui donne un actiskénan ? J'en sais rien, moi, s'il faut lui donner un actiskénan. Il faudrait que j'y aille, moi, pour le surveiller, pour l'empêcher de tomber du lit. Le problème, c'est que le matelas anti-escarres est tellement épais que, du coup, les barrières du lit ne sont plus assez hautes. Depuis un mois, Papy essaie de s'enfuir. Il tombe, il se fait mal, il attend, il a froid. L'infirmier a bien essayé de nous proposer une sangle. Il a même engueulé Maman : ce n'est pas vous qui le trouvez par terre, avec tout en l'air, et qui êtes obligée de le remettre au lit. Maman me disait : on ne peut pas l'attacher, quand même, et j'acquiesçais. Et puis, s'il luttait contre la sangle, il pourrait s'étouffer, se faire un garrot, se pendre, user ses dernières forces à tenter de se libérer... Sans qu'on y prenne garde, on a fini par le mettre sous camisole chimique. Pas le choix, hein, on ne peut pas le surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Alors, oui, vous n'avez qu'à lui donner un actiskénan. Je vais y aller. Dès que le match sera fini, je monterai le voir.
Milloud est rentré à la place de Betsen. On fait rentrer Merceron pour remplacer Michalak. Les coups de pied qui dévissent. Galthié qui patauge, qui crie, on peut lire sur ses lèvres. Stratégies de la dernière chance. Galthié, si on perd, ce sera son dernier match. La cabane est tombée sur le chien . Il faut bien reconnaître que les anglais sont plus efficaces, peut-être sont-ils habitués à jouer dans des conditions météo pour le moins... tourmentées. On ne peut pas tout mettre sur le dos de la pluie. Il faut faire l'effort. L'envie, c'est la clef, nos bleus n'ont plus envie.
Je me souviens de la finale du championnat, et de la victoire du Stade Français, et des larmes de Galthié, Life is Life, et de mes larmes de joies devant la télé. Le Brennus. Life is life. Papy est peut-être en train d'escalader son lit, et moi je reste à regarder le quinze de France qui perd. Maman, ça fait quatre ans qu'elle pense comme ça. Depuis que Mamie est morte et que Papy est cloîtré chez lui. Depuis qu'il est malade, depuis qu'il ne marche plus. Depuis que la situation empire de mois en mois, chaque fois qu'elle fait quelque chose, Maman, elle se sent coupable de ne pas être près de lui, à le soigner, à la surveiller, l'aimer.
Elle dit qu'elle ne l'aime pas. Qu'il n'a pas été un bon père. Qu'il ne s'est jamais occupé d'elle, il n'avait pas la fibre paternelle. Et maintenant elle est obligée de s'occuper de lui. Moi, je ne réponds pas, j'aimerais juste voir la fin du match. Elle dit c'est pour ça que je n'ai jamais eu confiance dans la gent masculine. Oui, oui, je sais. Moi non plus, je n'ai pas confiance. Le chien agonise. Quand on te refile un ballon pourri, c'est dur de le transformer en flèche. En-avant. Balle à l'adversaire. Merceron, c'est le jour ou jamais, mais non, rien, pas une balle à accoucher. Pas même en contre. Les anglais dominent les regroupements. La cocotte avance. Pousse à la faute. Hors-jeu. Onze heures vingt-deux, pénalité de Wilkinson. Le chien est mort.
J'imagine Romain dans son café, en face d'une pression trop matinale, à fumer ses clopes au milieu de supporters anglais aux cervicales surpuissantes. Come on England ! Il doit me haïr, par-dessus le marché. Je ne sais pas profiter des bons moments. Il faut toujours que je la ramène, que je gâche tout. Parce que je n'ai pas confiance dans la gent masculine. Comme Maman. Onze heures vingt-six, Wilkinson envoie la balle dans le dos de la défense française. Greenwood récupère. Stoppé avant l'en-but. Tous les anglais sont aux funérailles du chien.
Léonard remplace Hill. West remplace Vickery. Champagne pour tout le monde. J'expliquais ça à mes élèves, la semaine dernière : le rugby c'est comme le théâtre de l'absurde : on fait des passes en arrière pour avancer, on fonce dans le mur en sachant qu'on va se faire plaquer, et les anglais gagnent toujours à la fin. Les français baissent la tête. Onze heures trente un long coup de sifflet abrège ma souffrance. Il est temps d'y aller. J'ai déjà enfilé le long manteau noir, et j'ai repoudré mes cernes. La morphine est dans le sac. Bus numéro 22.
Je jette un coup d'œil furtif dans la vitrine des trois bars du quartier. Pas de Romain à l'horizon.
Il faut revenir aux fondamentaux. Il faut revenir aux fondamentaux.  

 

Les avants

 

Quand je suis arrivée dans le parc il y avait beaucoup de vent. Je n'avais plus les clefs, données au dernier infirmier, il y a un mois. J'ai sonné chez les voisins mais je n'ai pas eu de réponse. Alors j'ai sonné chez le concierge, mais il ne travaille pas le samedi. Je suis restée longtemps à faire les cent pas sous le porche, et puis je suis allée m'asseoir sur un banc au milieu des arbres, j'ai fumé une cigarette. Je me disais que Papy était peut-être en train d'enjamber la barrière. Ca a duré longtemps avant que je finisse par me faire ouvrir. La voisine a toujours les clefs, elle me les donne, elle est gentille, elle me propose un café, je refuse, je suis pressée.
J'entre dans l'appartement. Il y a cette odeur à laquelle nous avons dû nous habituer depuis quelques mois, mélange d'urine et de médicaments. Il faut traverser l'appartement pour accéder à la chambre, dans le couloir j'hésite, un peu peur de ce que je vais trouver, je prends mon temps. Il est là, dans le noir, il n'est pas tombé mais il est nu sur le lit, il a arraché les vêtements et la couche, il repousse et remonte la couverture, lentement, alternativement, il gémit doucement, je n'ose pas m'approcher. Je reste dans l'encadrement de la porte, crispée, à regarder son corps christique, décharné, j'ai envie de pleurer. J'appelle Maman, je lui explique, je lui demande quoi faire, si je peux appeler un infirmier. Elle dit qu'elle arrive dans dix minutes, qu'elle s'en occupe. Elle est énervée. Je retourne dans la chambre du fond, écouter le léger râle de Papy, vérifier qu'il ne tombe pas, qu'il ne meurt pas. Il fait de longues poses respiratoires. J'attends, je le regarde, je me dis que Maman va le détester, qu'elle va l'engueuler, elle va devoir changer sa couche. Je me dis que, si je le faisais moi, ça me coûterait moins. Je ne peux pas le faire : Papy détesterait que je le fasse. Ce n'est pas mon rôle, moi je suis une jeune fille joyeuse, je ne suis là que pour les choses agréables. Et Papy croit que je suis encore vierge : je ne suis pas habilitée à voir un homme nu. Je reste là. Je suis bête. J'attends Maman.
Quand elle arrive, elle n'est là que pour cinq minutes, elle prend le temps de me plaindre, et moi aussi je la plains, je la redoute, je lui demande de ne pas s'énerver, je lui demande pardon de ne pas avoir su le faire à sa place. Elle va dans la chambre, elle remonte la couverture, je suis encore là, anxieuse dans l'encadrement de la porte, elle me vire, pour me protéger mais surtout parce qu'elle a honte de ce qu'elle va faire. Retranchée dans le salon, j'entends gémir Papy, qui proteste, qui dit non, elle le rassure pour me rassurer, elle dit : il faut bien que je te rhabille, puisque tu t'enlèves tout, elle dit : c'est bientôt fini. Ensuite elle va à la salle de bains, elle se lave les mains, elle m'appelle, « tu peux y aller ».
J'y vais doucement, dans la chambre. Papy est calme, j'allume la lumière, lui ne voit plus, lui ne fait plus la différence. Je vais tout près de lui, je lui dis, bien fort à l'oreille droite « mon papy ». Il sait que c'est moi « oh ! ma petite fille... » et il prend ma main pour l'embrasser, il la mène doucement à sa bouche. Je lui embrasse la joue, un peu plus creuse que la dernière fois, je lui demande s'il va bien, s'il veut du café. Il veut boire, Maman apporte du jus de fruits. Elle lui beurre un pain au lait, elle fait du café. Ca fait quatre ans qu'elle fait les mêmes gestes, plusieurs fois par semaine, sans gratitude, sans complaisance, sans même bonne conscience. Sans parvenir à enrayer la culpabilité de ne pas aimer faire ça. Moi je reste là, à lui tenir la main, dans le luxe de ne rien faire d'autre. Maman va repartir travailler, moi je vais rester là, dans le privilège de donner juste de l'affection.
Maman a transvasé le café dans le gobelet à bec, pour que Papy puisse le boire, trois sucres, et souffler dessus pour qu'il ne soit pas trop chaud. Moi, il me demande si je vais bien, si j'ai des amis, où est-ce que je vais dormir « Chez moi, Papy, tu le sais bien que j'ai mon appartement ». Il ne se souvient plus que je donne des cours à l'université « je suis prof, Papy, je fais une thèse, quand j'aurai fini je serai docteur » il dit que c'est bien. Une fois, dès que je suis arrivée, il m'a dit : « je t'aime. Et je vais même te le dire dans une autre langue : Ich liebe dich ». Papy a été prisonnier cinq ans en Allemagne, il a toujours été fier de ses souvenirs linguistiques. Il y a trois semaines je lui ai annoncé mes fiançailles. Il avait l'air heureux, il a oublié que sa femme est morte, il a dit « quant à moi, ma Raymonde est un gage de bonheur à venir » et maintenant, il a sûrement oublié.
On a cru qu'il allait mourir, il y a un mois, il a eu une crise, et puis la morphine a calmé tout ça. De plus en plus de morphine. Je vais attendre l'infirmier. Papy me dit « allez, va te mélanger au monde ».
Maman est partie, et moi aussi, c'est la fin de l'après-midi, Papy a eu sa piqûre, et je suis rentrée chez moi. Mon portable n'a pas sonné. A la télévision, Bernard Laporte fait la gueule, je me suis installée sur le divan pour regarder « Derrière Laporte », les « yeux dans les bleus » version rugby. On y voit Galthié en chevalier blanc, chanter et danser sur un manche à ballet, Betsen gratter sa guitare, Jo Maso se marrer, Garbajosa se faire mal au genou... Ils pleurent, à la fin, Pelous tente quelques mots de consolation, Betsen la tête baissée, planquée sous une serviette blanche. Les avants pleurent. Si les fondamentaux s'effondrent, c'est sûr, ça déconne à la charnière, et les arrières sont impuissants. Le cou de Crenca inondé de larmes. Ibanez bientôt retraité. On sonne à la porte. « C'est moi ». Pendant que Romain monte les escaliers, je me recoiffe, je me repoudre. Il est là, il m'embrasse, on ne parle de rien. Il vient s'asseoir sur le divan avec moi, on regarde la fin de l'émission. Galthié annonce qu'il a rangé les crampons, qu'il ne jouera pas la petite finale. Il a un coquard à l'œil et une belle chemise, le regard triste. Il faut laisser la place aux jeunes, etc. J'ai envie de pleurer. Romain me prend dans ses bras « t'es mignonne... tu pleures parce que Galthié prend sa retraite... » Il m'embrasse. J'aime bien pleurer dans ses bras.


Epilogue

 

Lundi matin, je donnais un cours sur Tchékhov à mes étudiants de deuxième année, j'avais préparé un commentaire biographique, pour la première approche. Ils n'avaient pas compris grand chose à La Cerisaie . J'avais prévu de leur raconter la tuberculose de Tchékhov, son amitié avec Stanislavski, le sauvetage de La Mouette par le Théâtre d'Art, le mariage avec Olga Knipper. Je devais en être à peu près là lorsque mon portable a vibré. Je l'ai toujours sur la table, le portable, pour savoir l'heure, parce que je n'ai pas de montre. Et quand il lui arrive de vibrer, je l'éteins dans un sursaut, honteusement, rageusement. J'avais eu le temps de voir que l'appel venait de chez Papy, et très vite, le téléphone a vibré encore, il y avait un message. J'ai laissé là le Théâtre d'Art de Moscou, j'ai demandé à mes élèves de me donner deux minutes, je suis sortie de la salle, une voix me disait « on vous en donne cinq ». Je suis sortie sur le parvis, il commençait à pleuvoir, j'ai écouté le message : la femme de ménage disait « J'ai trouvé votre papy,... je crois qu'il est mort. »
J'ai ouvert la porte de la salle, j'ai dit aux élèves que je leur en donnais dix, des minutes, je suis allée m'abriter sous un escalier, j'ai appelé. La femme de ménage me l'a redit, il est tout pâle, il est mort, alors j'ai appelé Maman à son travail, le directeur disait qu'elle n'était pas à l'étage, mais j'ai insisté pour qu'on aille la chercher, et je lui ai dit Papy est mort. Elle ne voulait pas le croire, et moi je savais que c'était terrible pour elle, parce que la dernière fois, entre eux, ça s'était mal passé. J'ai pleuré un peu, et puis je suis retournée en classe, et j'ai demandé à Myriam, mon allemande, de lire l'extrait sur la mort de Tchékhov, parce qu'il l'a dit en allemand, au moment de mourir « Ich sterbe, Ich sterbe ».

 


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