Mercredi 30 août 2006

L'irrésistible migration du plombier polonais

Un an après le retentissement du "non" au traité de constitution européenne - qui reproupa pèle mèle insatisfaits, ronchons, visionnaires désabusés et idéalistes de tout poil, xénophobes patentés et socialistes équilibristes, tout ce que la gauche compte de vrais gauchistes s'alliant contre nature avec les pires rangs de la droite conservatrice - voici que Bolkestein prend corps, avec son dumping social annoncé, sa compétition libérale, sa jungle impitoyable et ses surprises programmées. Il y a quelques jours on apprenait atterrés que la Pologne pleure ses plombiers, mais aussi ses électriciens, ses maçons et ses peintres en bâtiment. La Pologne, qui affirma bien vite, lors de la campagne référendaire, les buts réels qu'elle poursuivait en rejoignant l'U.E. - lesquels n'avaient rien de communautaire et tout du patriotisme le plus effronté - doit aujourd'hui faire face au prévisible boom du bâtiment, espéré, attendu, investi, et désormais explosif, sauf que les travailleurs qualifiés ont délaissé le chantier providentiel pour aller travailler à l'ouest, et ne restent que les apprentis pour terminer le boulot à bas prix. Les ouvriers quittent la Pologne par dizaines de milliers pour aller en Irlande, en Angleterre ou en Allemagne, faire baisser les prix du travail horaire. En Pologne, les entrepreneurs n'ont trouvé d'autre solution que faire appel aux... Ukrainiens, qui ont l'habitude de bosser pour pas cher. On n'a pas encore de nouvelles des plombiers irlandais, anglais et allemands mais nul doute que l'arrivée massive de collègues casseurs de prix ne va pas tarder à les mettre en rogne, on ne sait pas encore où ils iront s'expatrier... Il se murmure que l'Europe aurait été une bulle, chacun investissant pour son propre compte dans une entreprise florissante en attendant le retour sur investissement, en n'attendant que ça, et quand on investit, si on récolte c'est qu'on a entubé les autres. C'est comme aux courses : si vous touchez les gains d'un cheval à 10 contre 1, il y dix pauvres cons qui se sont fait bananer de 1 euro. Le formidable élan européen n'aurait été qu'une arme que chaque Etat espérait manier contre les autres et chacun pour sa gueule. Une sorte de Koh-Lanta international, en somme, avec des crabes, beaucoup de crabes. Mais nous avons encore l'immunité, jusqu'au prochain conseil...

 

Mercredi 23 août 2006

Arithmétique, rhétorique.

On fumait des Gauloises bleues qu'on coupait souvent en deux, la la la, les beaux jours...

Un jour on censurera les chansons d'Yves Simon parce que la convivialité et la nostalgie ne se marieront plus avec la cigarette. Il n'y aura plus que les hôpitaux psychiatriques pour tolérer les fumeurs. Les psychiatres le disent, si on leur interdit la clope, les fous deviennent plus fous encore. A tout prendre, il vaut mieux s'intoxiquer à petit feu que sauter par la fenêtre. On l'a appris aujourd'hui, Ingrid Bettancourt fume en captivité. Ce qui serait plutôt un signe de bonne santé et de bon traitement de la part de ses geôliers. La bonne santé, c'est relatif. La santé publique aussi, c'est relatif. A l'économie, aux lobbies, aux sondages et au budget de l'Etat. L'augmentation du prix des cigarettes, par exemple, c'est magnifique : le mariage des mathématiques avec la rhétorique. Ca donne moins de fumeurs (donc bonne conscience) pour autant de taxes récoltées par l'Etat dans la poches de ces bonnes vaches à lait de toxicos. Alors on dit : nous ne voulons pas stigmatiser les fumeurs, mais la cigarette. Et aussi : nous n'interdisons pas la cigarette (ce qui coûterait bien trop cher à l'Etat et plomberait toute une partie de l'économie mondiale) mais la fumée de cigarette. Alors, on fait comment? En intraveineuse? A partir du premier janvier prochain, nous n'irons plus au restaurant et achèterons des clopes en Italie avec le fruit de nos économies. Quand j'en aurai marre de faire la cuisine, on commandera une pizza ou des sushis. Un vrai monde parfait pour se suicider tranquillement chez soi sans nuire aux contemporains. Avec la bénédiction du gouvernement. Trop cool. Je me demande bien quel type de littérature peut produire une société super chouette comme celle-là.

 

Vendredi 18 août 2006

Madame U. est morte ce matin. Madame U., c'était la dame que j'allais voir à la maison de retraite. Je n'y étais pas retournée en rentrant de Rome, pas encore, et elle n'avait pas reçu ma carte postale. Ce matin la responsable m'a appelée pour me dire qu'elle allait mal, qu'elle était "en fin de vie", si je voulais y aller. J'ai mis un quart d'heure à me préparer, et quand je suis arrivée j'ai croisé l'infirmier qui sortait de la chambre. C'était trop tard. Je me suis trouvée seule avec elle, vraiment seule ici sans elle pour se réjouir de ma visite. Une visite incongrue. Elle était impatiente de mourir. Elle n'avait pas peur, elle en avait vu d'autres, et elle avait de l'humour, elle disait "quand est-ce qu'il va me reprendre là-haut? Il ne veut pas de moi ou quoi?". Mais elle ne croyait plus vraiment en Dieu, il lui en avait trop fait. Je ne me souviens même pas comment a commencé notre relation, comment j'en suis venue à l'appeler par son prénom, l'embrasser et parfois - on me l'a assez reproché - la tutoyer. Ce matin le tutoiement est dérisoire. Je suis arrivée trop tard. Elle me disait de profiter de la jeunesse, de ne pas vivre trop vieille, parce que c'est trop dur. Elle me demandait souvent si j'avais commandé un bébé, et je lui disais non. Elle me disait tu as raison, profite, profite. Et comme elle avait perdu son fils unique, elle me disait d'en faire deux, ou pas du tout. Personne d'autre que moi ne venait plus la voir. Pendant quinze jours, personne n'est venu la voir. Elle avait 92 ans. Elle s'appelait Delphina, elle avait un petit visage piqué de grands yeux gris.

 

Mercredi 16 août 2006

Mama Roma

 

Il y a des choses dont on ne se débarrasse jamais, qui vous construisent et vous pèsent, vous emprisonnent, vous nourrissent, vous écoeurent un peu et vous séduisent infiniment, comme le lait maternel, les chansons de l'adolescence sur lesquelles on chialait sans vergogne, les dates anniversaires, les bijoux de famille, les endroits où l'on a vécu, et qui ne sont plus que des lieux de vacances, de pèlerinage. Pour quiconque a vécu à la Villa Médicis, la fréquentation des pins parasols relève du masochisme nostalgique, plus c'est haut, plus ça vous pince le coeur, plus ça vous donne le tournis. J'ai été une princesse pendant un an, et chaque jour j'essayais de fixer le moment, jauger ma chance, me la donner pour l'éternité, accessible, palpable. A mon retour les rêves nocturnes prirent le relais : chaque nuit était un émerveillement plus vif et plus beau encore que la réalité. Six ans que je traîne ces visions incroyables de soleil, de pavés, de ruines, de pins parasols revus et corrigés par mon talent égoïste de rêveuse. Je ne peux le partager avec personne, mais si je savais dessiner, j'en ferais des univers en 3D, à la Benoît Sokal, et vous verriez que pour la reconstitution onirique, je suis douée.

Revenir à la Villa après six ans d'absence me foutait la trouille. Ils ont été sympas, ils m'ont donné, sans le savoir, la chambre 12, celle de La Méthode Stanislavski, où Vlad enferme Ali pendant les séances de répétitions. Une chambre de 100m2, avec un plafond très haut, des frises sur le mur, des meubles historiques qui semblent échoués ça et là sur le vieux carrelage ciré. La Caffeteria était fermée, les meubles bâchés comme sur les vieilles photos d'Hervé Guibert. Dans la salle à manger le nouveau directeur a fait supprimer la grande table commune au profit de plusieurs petites, et je lui en ai un peu voulu, parce que c'était l'esprit du lieu, une grande table de bois sombre où les jeunes artistes se réunissent pour dîner, c'était ma première vision de la Villa, quand j'avais huit ans, à la télé, un reportage avait montré ça et j'avais commencé à rêver. En arrivant sous la loggia, en découvrant les pins et le jardin à la française, le piazzale, la fontaine, j'ai eu cette bouffée de soulagement et de mélancolie, comme au premier jour, rien n'a changé ici, rien ne changera jamais vraiment, ils ont viré la bambouseraie, dommage, et ont transformé mon appartement en bureaux, au fond tant mieux, je redoutais tellement de rencontrer son nouvel occuppant.... Mais rien n'a changé, rien ne changera ici, c'est comme les vieilles tortues de terre que l'on nourrit en sachant qu'elles ont déjà vécu 150 ans et qu'elles vivront encore peut-être 50 ou 100 ans... Vous serez mort depuis belle lurette, elles auront trouvé quelqu'un d'autre pour les nourrir. La Villa est définitivement cet endroit hors du temps, irréel, lourd et sublime, dont on ne se remet jamais. Je n'ai pas assez insisté sur cet état de choses dans le livre, ce n'était pas le sujet, mais tous ceux que j'ai connus ont tracé leur vie en fonction de leur passage ici. Pour supporter d'y avoir été et de n'y être plus. Mariages, divorces, oeuvres, voyages, naissances, et je n'échappe pas à la règle. Cette fois, j'ai voulu faire à Rome ce que je n'y avais pas fait avant, comme visiter la Via Appia, seize kilomètres à pied au milieu des ruines, des pins et des cyprès. Les catacombes, le Janicule, le Trastevere. Je préfère définitivement la Rome Antique à la Rome Baroque. Quant à la Rome actuelle, elle n'existe pas, elle est hors les murs, dans les banlieues construites en 1970, coincée quelque part entre Mussolini et la plage d'Ostie où mourut Pasolini. En rentrant à Nice, Jérôme a voulu revoir La Dolce Vita, il n'y a rien de doux dans La Dolce Vita, sauf peut-être le visage de la petite fille blonde à la fin, il en faut toujours une, chez Fellini, une petite fille blonde pour voir la ville avec des yeux neufs.

 

Lundi 7 août 2006

Planet Claire

 

Jeudi 3 août 2006

Longs feux

Bien longtemps que je n'ai pas écrit ici. Il me semblait indécent d'écrire sur autre chose que sur le Liban, en même temps je n'ai rien de plus à en dire que ce qu'on voit au JT : cessez le feu, arrêtez le massacre. La stupeur que notre position française dont il faudrait se réjouir soit portée à la connaissance du monde par Philippe Douste-Blazy. La stupeur de comprendre, pour la première fois depuis vingt-sept ans, que ça ne s'arrêtera jamais. Que le sens de leur vie est là, à Gaza comme à Tel Aviv, dans la défense d'une terre promise en même temps à deux peuples historiquement hostiles, si ce n'est par Dieu, du moins par les Occidentaux. L'image fugace d'un corps d'enfant enfourné vite fait dans un tiroir de la morgue. Le dégoût de Christophe Lurie, envoyé spécial à Tyr pour France-Info, devant la morgue improvisée sur terrain vague. Une fois les cercueils fermés, on les entrepose dans un camion qui ne peut pas démarrer, parce que les camions sont systématiquement bombardés sur les routes. Les légumes humanitaires importés en voiture, pour la même raison. On ne peut ni manger, ni boire, ni enterrer les morts. L'horreur des images qui force enfin les journalistes à prendre position. En France, on ne parle plus des faits-divers, mais seulement des plages, de la chaleur, du trafic SNCF perturbé par deux ânes, et de quelques feux de forêt dans le Var. Près de chez ma mère aussi, ça brûle. Près du stand de tir, ça brûle. Rien de grave, c'est l'été, c'est normal que ça brûle. Ca brûle toujours par ici. Et nous? Jérôme a accompli son périple à vélo, Nice-Perpignan en six jours. Il est revenu avec des muscles et quelques piqûres de moustiques souvenirs de Camargue. Il a vu le Centre du Monde de Salvador Dali. Il a fait des photos et écrit son carnet de voyage. Moi, j'ai signé des livres près de Nice et dans le Var. Rencontré des écrivains sympathiques (si si, ça existe) et remisé une fois de plus ma thèse au placard au profit d'un début de roman hasardeux (ils le sont tous, au début, et c'est tant mieux). En rêvant d'un bel été, inconséquent comme un été, je rallume la radio. En espérant que les feux cessent.