Jeudi 30 août 2007

Serge Doubrovsky

Voilà quelques jours que je relis Doubrovsky. Ca faisait longtemps, Le Livre Brisé, Laissé pour conte, je les ai lus à Rome et depuis, silence Doubrovsky, ça m'emmerde qu'il n'écrive plus, je me dis qu'un jour on va m'annoncer sa mort et pas de nouveau livre. Peut-être des fragments posthumes, pas envie de me résoudre à ça. Alors, cette année, promue enseignante en Lettres (jusqu'ici, Théâtre uniquement) je l'ai mis au programme, à mon programme, ça m'oblige à le relire, attentivement, à l'étudier, moi d'abord avant les étudiants. C'est ce qu'il y a de merveilleux à l'Université, on vous laisse parfois choisir vos sujets, vos auteurs. Donc pour moi, le privilège, je l'use à décrypter Doubrovsky. Décrypter, mais surtout aimer, admirer, cul sur la chaise, scotchée. Meilleur écrivain vivant, j'avais dit, avec Echenoz, même jubilation de la phrase, mais à l'inverse. Langue à l'inverse. Impudeur à l'inverse. Analyse à l'inverse. Dépouille de soi abandonnée au lecteur. Pour nourrir mes séquences, Christophe (mon éditeur) m'a envoyé L'Après-vivre, que je ne connaissais pas. J'y retrouve la langue et l'homme. Souvenirs du passage chez Pivot. Jeu de massacre "vous avez poussé votre femme au suicide". Jeu abject, en riant "je ne dis pas que vous l'avez tuée sciemment". Doubrovsky obligé de se défendre, d'arguer "dépression terrible". "Il a fallu me traîner, me sortir de mon lit pour venir jusqu'ici". On l'accuse de cynisme. "Vous voulez que je me mette à pleurer?" Et puis on revient à la réalité triviale des journalistes : "vous êtes favori pour les prix littéraires".... J'ai retrouvé l'émission sur le site de l'INA. Le Doubrovsky maigri, oeil abattu, jeté en pâture. Le père de l'autofiction, le professeur de Littérature Française à New-York, le grand homme à qui l'on consacre des thèses, des colloques, à n'en plus finir, celui-là tout éclaboussé de boue télévisuelle. Vous avez tué votre femme. Pourtant c'est grâce à Pivot que Le Livre Brisé est devenu un succès. Le lendemain, dans les librairies, les gens voulaient le livre de l'écrivain juif qui a tué sa femme. Prévoir une séance sur la réception du Livre Brisé. Bien avant que la réalité devienne une justification romanesque (voir polémiques à la mode : a-t-on le droit d'écrire la mort d'un enfant quand on ne l'a pas vécu - je dis, encore heureux, sinon il faudrait attendre des lustres qu'un bon écrivain perde ou tue son enfant pour aborder le sujet) bien avant que le nombril d'Angot n'absorbe le terme "autofiction" pour n'en laisser que l'écume aux critiques littéraires, Doubrovsky découpait la langue en fines lames de souffrance vive.

 

Mercredi 29 août 2007

Pied au plancher

C'est étrange, ce principe d'impôt plancher, les auditeurs d'Europe 1 (et certains journalistes) trouvent ça "logique". Je cite : "si on a un impôt plafond, il paraît logique d'avoir aussi un impôt plancher". C'est logique, oui, si on prend moins de fric aux très riches, faut qu'on en prenne davantage aux très pauvres... Ca paraît binaire, comme raisonnement, je sais. On dit : faut supprimer les "niches fiscales". (Chic chouette se dit l'auditeur, on va enfin supprimer les privilèges de ces salauds de fraudeurs.) C'est quoi une niche fiscale? Une loi qui permet à certaines personnes de ne pas payer d'impôts, ou d'en payer moins. Le législateur a concoté une série de mesures pour prendre en compte la diversité des situations. Certaines "niches fiscales" profitent aux classes supérieures (entretien du patrimoine, mécénat...) Mais le calcul présenté aujourd'hui par le gouvernement semble considérer le quotient familial comme une niche fiscale. Traduire : les familles les plus pauvres devraient aussi payer l'impôt. Les rmistes? Les petites retraites? (Oui, répond un auditeur, les gens qui paient pas d'impôts, ils utilisent quand-même les routes, les écoles... y faut les responsabiliser. Même les rmistes? demande Morandini. Pourquoi pas, répond l'auditeur, ça pourrait les motiver à se trouver du travail.) Et oui, c'est bien connu qu'en France les rmistes sont des gens démotivés qui profitent de l'aubaine pour ne pas payer d'impôts. J'aurai probablement l'occasion d'y revenir, et aussi sur les suppressions de postes dans l'Education Nationale, l'étude dirigée gratuite, le retour de la bivalence (Jérôme va finir par enseigner le français et le sport), la diminution programmée des heures de cours. Le sport, justement, est au centre des réflexions de la commission dirigée par Bruno Racine (tiens, je le connais lui, il était directeur de la Villa Médicis dans le temps) grâce à lui, on n'appelle plus le sport "sport" mais "maîtrise du corps". Mais tout cela sera vite oublié, sacrifié au fameux "bougisme" (traduire : démagogie et ingérance judicaire) lorsqu'après-demain un nouveau criminel multirécidiviste devra sortir de taule, ou qu'un chien aura mordu un vieux, ou qu'un jeune délinquant aura foutu le feu à sa prof de maths-histoire. Z'ont pas encore réussi à supprimer Groland, ça c'est la bonne nouvelle de la rentrée.

 

Vendredi 24 août 2007

APATRIDES

Je voulais encore parler de Vienne, de sa littérature et des rencontres que j'y ai faites, mais j'y reviendrai demain car l'heure est grave, Jérôme vient de revenir de la Mairie où il essayait de faire renouveller son passeport, l'heure est grave : nous ne sommes plus français. Du moins la France n'est plus sûre que nous soyons français. La bonne femme de la Mairie non plus, c'est le Ministère de l'Identité Nationale et de l'Immigration qui le lui a dit. Il y a une semaine, nous lisions d'un oeil distrait dans Libération les témoignages de ces nouveaux français apatrides qui peinaient à faire renouveller leurs papiers. Mais voilà que la lointaine réalité est arrivée jusqu'à nous. Le problème est là : malgré tous les papiers en règle, et une trentaine d'années de francité sans histoire, il se trouve que les parents de Jérôme sont nés en Tunisie. Mon père est né au Maroc. Nous devrons donc fournir toutes les preuves de la francité de nos géniteurs au Tribunal de Grande Instance, qui jugera si nous sommes bien français ou pas. Idem pour lesdits parents. Idem pour tous ceux qui sont nés à l'étranger, ou dont les parents sont nés à l'étranger. Voilà : la France a désormais besoin que la justice lui dise si notre nationalité est légitime. Vu le taux de pieds-noirs (d'ailleurs en majorité vigoureusement sarkozystes) dans notre belle région, je vous dis pas l'embouteillage au tribunal. La mesure ne devrait pas être très populaire auprès des partisans de notre président. Jérôme a demandé à la bonne femme du guichet si c'était plus facile quand on était né en Hongrie. Il menace de supporter l'équipe du Pays de Galles dimanche au rugby. Ca sent mauvais.

 

Jeudi 23 août 2007

Vienne 3 - Les oreilles et la bouche

Evidemment, à Vienne il y a trois figures cultes que le touriste international ne pourra contourner quoi qu'il fasse : Mozart, Beethoven et Johann Strauss. Chaque rue du centre ville a sa plaque "Dans cet immeuble Mozart a vécu de telle à telle date, composé telle oeuvre..." A croire que Mozart a écumé tout Vienne et battu le record national du nombre de déménagements. Nous avons ingurgité notre dose règlementaire avec une version "pour enfants" de La Flûte Enchantée, minimaliste et réjouissante. Et puis, quand même, nous sommes allés écouter du rock. Jérôme avait repéré qu'on donnait le "Joe's Garage" de Zappa (opéra-rock jamais monté en totalité par l'auteur, mais le triple CD se trouve sans problème) dans un club de Jazz. On y est allés un dimanche soir, il n'y avait pas grand monde dans la salle, on était au premier rang, attablés derrière une bière et les musiciens étaient presque aussi nombreux que les spectateurs, mais ils envoyaient grave. Six instrumentistes et cinq chanteurs, mise en scène calquée sur le script de Zappa... Délirant, cruel et drôle. Un guitariste virtuose (Conrad Schrenk) un batteur fou, un "Joe" a la voix parfaite, une "Mary" aguicheuse en diable... Un prêtre sadique, un robot homosexuel.... L'histoire de Joe est une parabole toujours très actuelle : l'odyssée d'un jeune homme qui veut simplement faire de la musique, et à qui il arrive toute sortes de mésaventures. Il se fait piquer sa petite-amie par un prêtre showman (elle ira ensuite participer à un concours de T-shirts mouillés pour gagner 50 dollars - Wet tee-shirt night) se fait malmener par le curé, un flic, et un animateur télé véreux, rencontre un robot lubrique, chope une chtouille incroyable (Why does it hurt when I pee), dédie une chanson d'amour à sa guitare (Lucile), et se résigne finalement à devenir boulanger. Tout ça avec l'humour et la virtuosité de Franck Zappa. C'était une grande soirée.

A part de la bière (Ottakringer, la bière de Vienne) nous avons absorbé un certain nombre de spécialités locales, à base de patates, de saucisses, de Wiener Schnitzel (la fameuse escalope panée géante) d'oignons, poivrons, jambon et fromage fondu. Jérôme a aussi testé les gâteaux (record de meringue : 12 cm - on a la photo). Nous avons rapporté quelques provisions : les traditionnelles gaufrettes Manner qui deviennent vite addictives. Je commence à comprendre pourquoi Natascha Kampusch a pris 15 kilos depuis qu'elle a recouvré la liberté et le centre ville. Je ne suis pas mécontente de retrouver l'huile d'olive.

 

Mercredi 22 août 2007

Vienne 2 - Les artistes

Chaque voyage à Vienne est l'occasion d'une plongée dans les expositions étranges, sombres et paradoxales qu'organisent inlassablement les curateurs de l'Albertina, du MUMOK, du Kunstforum, Pavillon de la Secession, etc. Les thèmes tournent souvent autour de la mort, la psychanalyse, et la mémoire du III ème Reich n'est jamais très loin. Cette année, j'ai un peu négligé Klimt et même Schiele que je connais par coeur et j'ai profité de la programmation de l'été pour aller voir d'un peu plus près le mouvement Die Brücke et les Secessionistes avec Kolo Moser en tête d'affiche (toujours la même période jugendstil inépuisable entre architecture, graphisme et peinture). Me suis un peu penchée sur les actionnistes viennois que je connais encore mal. Et puis, ce qu'il y a de bien à Vienne, ce sont les expos d'art contemporain, où l'on découvre de vrais contemporains, par exemple Seiichi Furuya, un photographe japonais vivant à Graz et qui a, comme son compatriote Araki, photographié sa femme pendant des années, jusqu'à la mort. Dans le cadre de l'exposition Traum & Trauma, une vidéaste suédoise qui fait des films d'animation pervers et oniriques, Nathalie Djurberg, et aussi les installations angoissantes de Urs Fisher, ou les fresques de Ralf Ziervogel (Sixtine version trash minimaliste, ça s'appelle "Young German Art"). Ah oui, ça m'a aussi donné l'occasion de me replonger dans le labyrinthe des visages de Cindy Sherman. Demain je parlerai de Frank Zappa et de la cuisine autrichienne.

 

Mardi 21 août 2007

Vienne 1

Une semaine au pays de Natascha Kampusch, qui parlait hier soir en prime time sur l'ORF et que vous ne manquerez pas de voir, probablement un peu partout, dès demain. Elle est toujours très attachée à son ravisseur, "une pauvre âme égarée" dont elle garde avec elle une photo du cercueil en permamence. La liberté n'est pas facile : sa mère a écrit le best-seller de l'été (Mes années sans Natascha ou quelque chose dans le genre) et l'ORF a confié à Natascha une caméra pour filmer ses vacances en Espagne, première baignade, tout ça... Les médias autrichiens tentent d'en faire une sorte de Paris Hilton locale (c'est elle qui le dit) mais elle est évidemment beaucoup plus fascinante, et elle s'exprime très bien. Vienne est toujours le lieu idéal de toutes les fascinations morbides (accompagnées souvent d'un humour salutaire), mais j'y reviendrai, après quelques heures de sommeil.

 

Samedi 11 août 2007

Panique

En ce jour de Sainte Claire, je souhaite un excellent anniversaire à mon cher Maître Fernando Arrabal, Transcendant Satrape.

 

Jeudi 9 août 2007

Sexy boy

Ca fait des années que Jérôme me met en garde, en m'expliquant les théories d'Albernoni ou comment le rang érotique des êtres s'établit en fonction de leur pouvoir, leur statut, leur fric, et les valeurs conscientes et inconscientes du sujet qui les regarde. Je croyais avoir fait le tour des fantasmatiques fantaisistes de mes contemporains mais là, vraiment, l'imaginaire érotique collectif made in US, sorry, too sophisticated for me.
Il faudra que je me renseigne, Alberoni a peut-être écrit quelque chose sur la manipulation médiatique des libidos collectives.

 

Jeudi 2 août 2007

Grosses cylindrées, mariages heureux et Mr Hyde

Une question que l'on ne devrait jamais se poser au moment d'écrire un roman, c'est celle de sa capacité à conquérir un lectorat. Heureusement, cet été ma vie est coupée deux (nuit / jour) et je peux me poser le jour des questions absolument nocives pour la nuit. A l'heure de l'apéro il se passe un truc étrange, tout glisse. La lune se lève sur la colline. A partir de 22 heures Mr Hyde se réveille... J'ai donc pu mettre sans grand danger mon nez dans ces quelques réflexions assez justes me semble-t-il, d'où il ressort que les bons sentiments sont toujours extrèmement vendeurs. Et moi, des bons sentiments, je n'en ai pas pour les romans... Pas au-delà de la page 15 en tout cas... Je ne le fais pas exprès, hein, c'est juste un syndrome chevillé au corps. Heureusement, il y a cette chère Judith Bernard pour aller débusquer la haine tapie derrière les sentiments heureux colportés par les romans qui marchent (je précise que je n'ai pas lu le livre en question). Je me souviens d'un élève qui m'avait dit aimer mes nouvelles, et qui m'avait parlé de ses goûts littéraires habituels. Il avait prononcé le nom de Paulo Coelho et voulait savoir ce que j'en pensais. De Coelho, je n'ai lu qu'une page recopiée par un amoureux d'adolescence où il était question d'un verre brisé entre un homme et une femme, métaphore un peu lourde, trouvais-je à l'époque, et je n'ai pas changé d'avis. La fameuse page ne m'ayant pas convaincu de m'aventurer plus avant dans l'oeuvre du maître-ès-grosses-cylindrées, je fus obligée de botter en touche, puis comme l'élève insistait, voulait connaître la raison de mon a priori négatif, je dus lui expliquer successivement le sens des mots "consensuel" et "démagogique". Probablement aurais-je oublié cet épisode si l'élève avait eu davantage de vocabulaire. C'était un jeune garçon plutôt brillant, et j'avais été un peu surprise de cette lacune. En tant que lectrice, rien ne me ravit tant qu'un bon happy end austenien. Mais là, c'est Jekyll qui parle. Plus sérieusement, Jane Austen est à peu près la seule romancière intéressante qui termine ses livres par des mariages heureux. Le dix-neuvième siècle autorise cela.