Mardi 29 avril 2008

Nice, ville propre

La propreté est un leitmotiv des campagnes électorales niçoises, un bon vieux truc consensuel qui gagne à tout les coups. Sûr que personne ne veut une ville sale, mais de là à en faire une priorité, ça souligne l'indigence de l'argumentation politique : ben oui ma bonne dame, y en a marre de marcher dans la merde, les vieux s'y cassent la figure, et c'est pas sain pour les enfants. Et tous ces jeunes gens qui disent leur frustration sur les murs à coups de slogans indéchiffrables, c'est du vandalisme... Nous nous sommes longtemps moqués, avec Jérôme, de la dérision ras-les-caniveaux des thématiques électoralistes made in Nice. Sauf que ça y est, notre nouveau maire fraîchement élu a rangé la moto, le jet privé et a retroussé ses manches pour empoigner le problème de la propreté municipale, puisque problème il y a paraît-il (en même temps, Nice n'est pas Naples, hein, la voie publique y est même assez agréable à fréquenter), il a donc empoigné le problème, disais-je, et sa première initiative "propre" est arrivée ces jours-ci dans les boîtes aux lettres des petits théâtres (privés, non-subventionnés) : en gros, mesdames et messieurs les théâtreux, nous vous demandons instamment de ne plus coller vos affiches sur les cabines téléphoniques, les barrières de chantier ou les murs des locaux désaffectés, bref, de cesser immédiatement cet affichage sauvage sous peine de poursuites. Nous vous joignons la liste des colonnes officielles où l'affichage est autorisé, allez faire vos cochonneries ailleurs, merci bien. Sauf que, les fameuses colonnes autorisées, on y avait déjà pensé, vous imaginez, on a commencé par là, mais la dernière fois qu'on a essayé - il y a quelques années - les affiches ont été recouvertes au bout de quelques heures, et un brave type a appelé au théâtre : Monsieur Legendre? (mon papa, pour ceux qui n'auraient pas encore compris) C'est moi qui recouvre vos affiches. J'ai une entreprise d'affichage, si vous me filez 300 euros, je vous les recouvre pas, vos affiches, et même, si vous voulez, je peux vous les coller moi-même, mais c'est un peu plus cher. Bref, les panneaux municipaux, no way, Monsieur le maire, merci pour la liste, mais si vous pouviez faire cesser le racket avant l'affichage sauvage, on aurait p'tet des chances de remplir la salle ce week-end.
Voilà comment la ville de Nice est un peu moins sale, depuis une semaine. Toujours autant de crottes et de bonnes "relations client", mais un peu moins d'affiches de théâtre. C'est vrai que ça faisait crado, toute cette culture affichée sur le mobilier urbain...

 

Vendredi 25 avril 2008

Cindy et la bathmologie

Cindy Sander me rend malade. Avec elle je ne sais pas où mettre ma bonne conscience, sur quel pied danser (ou ne pas danser). Cindy est l'énigme du PAF. J'ai bien conscience de la légèreté du sujet et si mon cher David Abiker n'avait pas dit quelques énormités à son propos chez Denisot, bon, je me serais abstenue. Dans la masse des sourires condescendants qui accueillent Cindy sur tous les plateaux de France, l'ironie est évidente, crève les yeux, du Petit Journal aux multiples écrans d'M6, l'ironie est orchestrée, mieux, elle est méritée : cette incarnation de ringardise qui vient mendier sa chance à la télé depuis des années, c'est la Cindy que vous aimez haïr, celle dont nous entonnons en coeur le Papillon de lumière pour mieux en dénoncer la nullité. Aucune ambiguité dans le sourire des multiples présentateurs qui tissent à ses dépens leur complicité avec le public. Non, cher David, Cindy n'est évidemment pas Cendrillon, non sa notoriété éphémère n'est pas issue de notre identification à son personnage d'esthéticienne ringarde fan de Céline Dion et prète à tout pour passer à la télé, même à l'humiliation nationale. Elle est construite au contraire sur une distanciation maximale : Cindy condense le pathétique des anti-héros de la télé-réalité, et le talent comique des "inoubliables" de la Nouvelle Star. Ce qu'il y a de nouveau avec Cindy, c'est qu'elle n'a pas l'air de s'en apercevoir. Et la télé devient un immense dîner de cons, depuis trois semaines, dont personne ne sait si la victime comprend ce qui lui arrive. Parce que c'est tellement gros que même avec la tension nerveuse, l'orgueil et l'instinct de survie, on ne voit pas très bien comment la condescendance générale a pu lui échapper. Cindy n'est pas une Cendrillon, mais elle le deviendra peut-être, si ses nombreux interlocuteurs persistent dans leur sourire carnassier. Elle ne sera jamais "la reine du bal vers qui se tournent les yeux éblouis", mais elle risque bien de devenir la pauvre chose qui fait pitié après avoir été la risée de tous. A moins que Cindy ne soit la plus cynique de tous, ce que je lui souhaite sincèrement même si j'ai décidément du mal à m'en convaincre. Cindy me rend malade parce que je n'arrive pas à résoudre l'équation, je ne sais pas à quel degré la prendre. Une énigme bathmologique. La bathmologie, c'est une sorte de science des degrés que Barthes a inventée dans ses dernières années et qui a fait long feu, mais elle est bien pratique à démêler l'enchaînement dialectique des discours :

1er degré : Cindy Sander chante bien, elle a son "style" elle est intéressante. (J'aime)
2ème degré : Cindy Sander chante mal, le jury la vire, on se moque d'elle sur internet et dans les médias. (J'aime pas)
3ème degré : Cindy Sander est intéressante, puisqu'on se moque d'elle, elle fait le buzz, elle est rentable. (J'aime)
4ème degré : Cindy Sander est le désolant symbole d'une société cynique qui exploite les pauvres gens en les humiliant. (Jaime pas)
5ème degré : Cindy Sander a réussi à profiter des producteurs qui profitent d'elle : elle est drôlement maline en fait. (J'aime)
6ème degré : Cindy Sander est non seulement nulle, mais en plus cynique, désabusée, elle nous vend sa merde sans état d'âme. (J'aime pas)
Personellement, j'en suis plutôt au niveau 4. Mais rien n'interdit de poursuivre au fil des futures aventures de la demoiselle.

 

Jeudi 24 avril 2008

Je ne suis pas le roi

En ce jour de discours présidentiel j'avoue que ma curiosité était un peu en berne. Pas de surprise à l'horizon, si j'en crois ce qu'on dit. Pourtant, quand je tombe dessus c'est un hameçon, je ne peux pas le lâcher, ce soir en plus il est mauvais, confus. Déstabilisé par Yves Calvi, il confond (?) la demande de régularisation des travailleurs clandestins avec une demande de nationalité. Déstabilisé toujours, il réaffirme que les religieux sont là pour donner du sens à la vie, contrairement aux professeurs qui enseignent "des matières" et oublie une fois encore que certains de ses concitoyens ne croient pas en Dieu (Xavier Bertrand pourrait au moins lui expliquer que l'athéisme existe, à défaut d'autre chose). Impossible de savoir s'il a vraiment parlé au Dalaï-Lama, en tout cas il a bossé sa figure christique : je sais qu'il y a des mécontentements, des impatiences, des souffrances, je m'y étais préparé, c'est à moi de porter tout ça et j'assume. Je tends l'autre joue... à la caméra. Inopérant toutefois : impossible de croire à la posture sacrificielle d'un type que Carla Bruni attend à la maison.
Sur l'éducation, logique implacable : ça ne marche pas donc on enlève des postes. C'est vrai : depuis des décennies les profs ont deux bras et ça ne marche pas. Essayons de leur en couper un, pour voir. Les lycéens iront moins en cours. On ne conservera que les options les plus populaires. Rien de nouveau sous les projecteurs, même si j'avoue que j'en ai manqué un bout. Se l'est pèté grave, comme d'habitude, avec exemples personnels et force mimiques, comme d'habitude.
Ah oui, tout de même, pour réguler le capitalisme, qu'est-ce qu'il faut faire? Je vous le donne en mille : sanctionner les agences de notation des produits d'épargne qui font mal leur travail. Pffiou! Ca c'est de la grosse mesure bien couillue! Tremblez, fonds de pension. Avec ça, nul doute qu'on va moraliser la spéculation! Je vois d'ici les charriots des supermarchés se remplir.

M'en fous : depuis hier le roi c'est Philippe Garrel, sélectionné à Cannes, nous l'attendons de pied ferme en bas des marches. Il fallait bien le départ de Gilles Jacob pour que Philippe intègre enfin la sélection cannoise. C'est le sélectionneur de Venise qui doit faire la gueule.

 

Jeudi 17 avril 2008

Se souvenir des belles choses

Les allocations familiales, la carte famille nombreuse, les lunettes, le chauffage au fuel, le chauffage au gaz, le riz basmati, l'option cinéma au lycée (théâtre, langues, arts plastiques, sport...), le maïs sans OGM, le thon rouge, la séparation des pouvoirs, les allocations chômage, la mozzarella, fumer au café, les J.O. en direct, les tribunaux d'instance, le cinéma français, les études de lettres classiques, la retraite à 60 ans, les RTT, le dialogue social, la politique culturelle, les représentations françaises à l'étranger, le droit du sol, la sécurité de l'emploi dans la fonction publique, la carte scolaire, l'hôpital public, Aimé Césaire.

 

Lundi 7 avril 2008

L'usage des symboles
(ou comment la tribune sud a appris le second degré)

Comme dit Charles Sanders Peirce (le papa de la sémiotique) : un symbole n'est symbole que parce qu'on l'interprète comme tel. Si j'avais eu David Douillet en face de moi aujourd'hui, je ne pense pas que j'aurais essayé de lui expliquer que, si les manifestants parisiens du jour ont décelé dans la flamme le symbole non pas des sacro-saintes valeurs olympiques, mais bien de leur détournement par 1) le CIO qui les brade, 2) le régime chinois qui les méprise, c'est que la flamme est bel et bien devenue le symbole de ce qu'elle condamnait hier. Le symbole n'est pas contestable en soi : il ne vit que par les yeux de celui qui l'interprète.
Il en va de même pour les banderoles : à Paris la semaine dernière, les "ch'tis" se sont sentis stigmatisés par des banderoles où probablement les ultras du PSG n'avaient mis que de l'insulte provocatrice visant à s'assurer une bonne baston à la sortie du stade. Manque de bol, il n'y avait pas que les hooligans d'en face pour interpréter la chose selon ce code bourrin spécifique, il y avait aussi toute une population capable de donner aux mots leur sens littéral, bel et bien gerbant. Je m'arrête deux secondes sur ce que le stade fait au cerveau : il m'est arrivé il y a quelques années, assistant à un Nice-Marseille (réputé pour sa virilité) de m'esclaffer de bon coeur devant une banderole accompagnée de onze poupées gonflables et proclamant "11 salopes comme la bonne mère". Le rire, mécanique plaquée sur du vivant, d'accord, sauf que là, le vivant, c'était moi et je me suis interrogée sur la mécanique étrange venue actionner mes zygomatiques. Je pourrais arguer de la fonction cathartique du stade, qui transforme instantanément, dès que vous y entrez, votre cerveau en sauce blanche fratricide, revancharde, qui vous rend obscure et étrangère toute notion d'humanité. Mais à ce compte-là, les valeurs magnifiques de l'olympisme ont du souci à se faire. Je pourrais vous refaire (avec l'aide précieuse de Jérôme) un historique détaillé des Nice-Marseille de ces vingt dernières années, et je vous prouverais sans aucun mal qu'ils n'ont que ce qu'ils méritent, les supporters marseillais, z'ont commencé, sont plus forts, etc. Mais ce serait assez con et très fastidieux. Je dois donc me résoudre à l'évidence : quand on va dans un stade, on y va pour voir du spectacle, pour soutenir une équipe et aussi pour jouer à être un gros bourrin pendant une heure et demie, ce qui est assez plaisant. Il y a néanmoins des façons plus classes que d'autres d'entrer dans la peau du supporter. Les niçois avaient combiné hier soir leurs gros sabots avec une autodérision réjouissante. On accueillait Lille et la banderole disait : " Escrocs, mafieux, putes, camés, Messieurs les ch'tis bienvenue à Nice". L'histoire ne dit pas comment le public a interprété le symbole.

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