28 avril 2009

Accélération

Un week-end à Paris pour enregistrer l'émission Au Field de la nuit qui sera diffusée lundi soir 4 mai très tard, et sur le net après. Comme d'habitude j'ai dormi quatre heures avant de prendre l'avion. A Roissy je me demande un instant si je me suis égarée dans la partie africaine de l'aéroport, au bout de quelques minutes ça me revient : c'est la France. Toute bigarrée, riche de ça, j'avais oublié. En Tchéquie les gens ont tous la même peau. J'ai un plan des studios à la Plaine St-Denis. Je le tends au chauffeur. Soulagement d'être arrivée à l'heure. Premières réactions au livre : Jessica Nelson, dont les paroles généreuses et belles me font plaisir et m'apaisent, les gens de l'émission, les étudiants qui sont sur le plateau, ils ont aimé. Ca me fait du bien, les premiers "vrais lecteurs" qui m'en parlent... et j'ai de la chance : de manière très juste. En même temps je ne sais pas dire merci, je ne sais pas recevoir les compliments. C'est fou ce livre dont j'ai parlé dans l'intimité avec les parents, les amis, pendant si longtemps, d'un coup des inconnus l'ont lu et en parlent. Je ne m'y fais pas, année après année c'est toujours un choc.
Enregistrer une émission, c'est d'abord avoir chaud, rester immobile, essayer de maintenir en place le micro scotché sur la poitrine, être du coup un peu figé, essayer d'avoir l'air détendu, être soudain hyper-conscient de son image, surtout tant qu'on ne parle pas. Essayer ensuite de ne pas dire de conneries, de dire les bonnes choses. C'est compliqué quand on a dormi quatre heures et qu'on n'a pas l'habitude. Je fais de mon mieux.
Fumer une cigarette avec Field est un bonheur, après. Il est toujours aussi sympathique, c'est la troisième fois que je le rencontre en 10 ans, chaque fois je suis frappée par son regard pétillant et franc, sa disponibilité. Il y avait une étudiante qui avait du mal à poser sa question à Claude Lanzmann. Il a pris le temps, l'a poussée à recommencer. Elle a fini par y arriver et c'était une vraie bonne question, sur la nécessité de restaurer les camps, l'abjection qu'il y a à le faire, et la fonction pourtant essentielle de leur conservation.
Chez Caroline et Philippe, toujours la chaleur de la cuisine où l'on se retrouve pour parler jusqu'à trois heures du matin, boire de la tisane menthe-réglisse, regarder les petits films du voyage en Inde, voir Léna grandir et se dire qu'elle est de plus en plus gentille et belle. Parler de cinéma, être dans cette émulation, l'endroit où ça se passe. Etre dans la vie. Me prendre pour une princesse dans les magasins du sixième, essayer des robes. Rire avec Caroline. Aimer presque Paris, constater que Prague m'a ouvert les yeux, éduqué le regard. Retrouver Christophe dans un restaurant japonais. Apprécier plus que jamais ces rituels d'exception qui tendent un peu le fil du quotidien.
Signer le service de presse et savoir que parmi les nombreux dédicataires probablement très peu liront le livre... s'appliquer pour ceux qu'on connaît, ceux que j'aime, et aussi ceux qui ne m'aiment pas. Les autres, bouteille à la mer, rencontres potentielles. Tiquer sur les stars que j'ai l'impression de connaître et qui ne me connaissent pas. Dédicacer mon livre à Demorand. Trouver ce rapport bien plus factice que celui, immédiat, qui me le rend chaque matin si proche, au petit-déjeuner.

 

21 avril 2009

30

En 1998, mes premiers éditeurs m'avaient demandé d'écrire une petite "bio" pour la 4ème de couv' de Making-of. L'exercice me semblait absurde tant il n'y avait rien à dire, j'avais décidé de faire mon intéressante en écrivant au futur.

Claire Legendre aura 30 ans en 2009. D'ici là, elle aura écrit une bonne dizaine de romans beaucoup plus farfelus que celui-ci. Elle aura promené son inconstance entre Vienne et Rome, Prague et Varsovie, Moscou et Vladivostock, histoire de vérifier qu'à l'Est il y a toujours du nouveau. Elle aura brisé le coeur d'une demi-douzaine de séminaristes, reconstruit le mur de Berlin et fondé un parti politique. Elle aura été prof, barmaid, musicienne et chômeuse. Tout cela sans quitter les quatre murs de sa chambre : ce sera une femme accomplie.

Il y a quelques mois j'ai reçu un mail d'un garçon qui voulait savoir si j'avais fait ce qui était annoncé, et comment je regardais, rétrospectivement, ce petit billet impétueux. J'ai 30 ans aujourd'hui, le jour ou jamais - je fais ma maligne, mais je tremble.
Pas dix romans mais cinq - le dernier en date paraîtra début mai - et quelques autres livres, deux pièces de théâtre... Je ne sais pas s'ils sont plus farfelus que Making-of - j'ai dû laissé tomber en route le critère "farfelu". Vienne : beaucoup. Rome : un an. Prague : tous les jours. Varsovie non. Moscou non. Vladivostock encore moins. Le jour où Poutine désertera, peut-être que je pousserai plus loin mes excursions à l'Est. Séminaristes : un seul. Mur de Berlin : non. Pas de parti politique, mais dire ce que je pense ici est une liberté délicieuse. Prof : cinq ans à la fac, je recommencerai volontiers. Barmaid : trop maladroite, mais bonne cliente. Musicienne : les paroles seulement, et je chante un peu quand mon homme joue de la guitare. Chômeuse : mieux, femme au foyer. Les quatre murs de la chambre, oui... mais on peut changer de chambre de temps en temps.
Pas si mal.

 

19 avril 2009

Pardonnez-lui, parce qu'il ne sait pas ce qu'il fait

J'ai beaucoup ri en lisant la dépêche annonçant les "excuses" de Ségolène Royal à Zapatero. Après les excuses aux sénégalais pour le discours de Sarkozy à Dakar, et son tollé d'insultes fracassantes, de l'incomparable Frédéric Lefèvre, décidément sur tous les fronts, à Nadine Morano, de l'hystérique à la "femme de ménage" en boubou bleu... Ségolène réitère. Elle semble bien avoir trouvé son positonnement sur la scène politique internationale, où Sarko est de plus en plus grillé. Et pour la première fois j'avoue que je trouve la com assez réussie. Ce truc des excuses pour des propos qui "n'engagent ni la France ni les français" me plaît assez. Peut-être parce qu'en vivant à l'étranger, on souffre en direct de toutes les bourdes du président - le lendemain ça fait la une des journaux et on vous regarde de travers - ah oui vous les français... - (petit sourire aux lèvres) notre arrogance légendaire a la peau de plus en plus dure. D'ailleurs, Ségolène vient à Prague quand elle veut! En attendant, elle est dans son rôle préféré : la martyre sur qui tout le monde tombe, et qui tente de restaurer l'honneur de la France et des français en prenant sur elle le mal commis par les autres. Pardonnez-lui, Seigneur, parce qu'il ne sait pas ce qu'il fait. Une icône internationale, compatissante et porteuse de la parole des laissés-pour-compte (ceux qui n'ont pas voté Sarkozy)... J'attends avec gourmandise la prochaine bourde présidentielle, et la prochaine main tendue aux offensés.

 

18 avril 2009

Mon ancien camarade de classe, Xavier Pettinato, surnommé par l'Equipe, en 2006, "l'escroc qui fait trembler le foot français" a été jugé hier à Nice, pour une affaire de vente (pour son propre compte) d'appartements appartenant à la commune. Un milion d'euros qu'il dit avoir déjà dépensé en taxis (c'est vrai qu'ils sont chers à Nice!) et en achats compulsifs dans des boutiques de luxe. Il plaide le "délire" : un traîtement inadapté, contre l'obésité, qui lui aurait provoqué des bouffées délirantes. Il a été condamné à 4 ans de prison dont 3 ferme. Je ne sais pas trop décrire mes sentiments ici : Xavier était déjà un personnage cocasse en classe prépa. Il portait des fringues de luxe et je me souviens qu'il était allé s'inscrire à la fac en taxi. Il cultivait des airs d'importance, nourris par des histoires qui sentaient fort le mythe et des soutiens très (trop?) haut-placés. Nous nous moquions gentiment de lui et rien ne semblait l'atteindre, pas même l'ironie de notre prof d'histoire auquel je ne peux m'empêcher de penser chaque fois qu'il est question de Xavier dans la presse - Emile Llorca, décédé depuis, aurait goûté le burlesque de la situation. J'imagine avec tendresse son incrédulité en tournant les pages de Nice-Matin. A part ça, même si Xavier a déjà fait huit mois de préventive, j'ai toujours bien du mal à l'imaginer derrière les barreaux.


10 avril 2009

Il y a la sensualité de l'été revenu trop tôt et sans crier garre. Le soleil qui lèche les visages, nous contraint à redevenir niçois presque malgré nous. Il y a la constance des repères construits ici et qui passent les saisons, l'espèce d'absurde fierté d'avoir survécu à l'hiver. Il y a Jean-Louis Trintignant de passage qui lit des textes de Prévert et l'on aimerait lui baiser les mains, simplement le remercier d'exister. Comme les oiseaux migrateurs je change de côté quand le soleil tourne. J'ai passé tout l'hiver au fond du café blottie près du miroir et maintenant je retourne me dorer au soleil de la fenêtre. Il y a cette nouvelle qu'on ne pourra pas voter aux européennes, ou bien il faudrait s'inscrire sur les listes tchèques, et vraiment pas envie de voter pour une liste tchèque, se rendre compte que ça n'aurait pas de sens. La procuration, il faudrait sans doute passer à Nice et ce n'est pas prévu dans l'immédiat. Pourtant on avait pris nos précautions, on s'était inscrits au consulat. Et on a très envie de voter, vous imaginez.
Il y a aussi le retour de Pascal Coler sur les chaînes de télévision, greffé du visage suite à une neurofibromatose, au Grand Journal on ne montre plus ses photos "d'avant" seulement des reconstitutions numériques de ce que fut son visage. Je me demande pourquoi il accepte de venir à la télé accompgner le professeur Lantiéri, par loyauté ou gratitude envers la science, par satisfaction ou par défi : ne plus se cacher. Sa parole simple et franche, dirait-on presque dépourvue d'états d'âme, me le rend infiniment respectable et sympathique.

 

5 avril 2009

Ahoj Mr President!

Je ne suis pas obamaniaque, mais c'était l'occasion. J'ai réussi à me lever, ce dimanche à sept heures, et traverser la ville pour aller au Château me mêler à la foule venue écouter le premier discours public européen de Barack Obama. Il faisait brumeux, ça tranchait avec l'été absolu de ces trois derniers jours, j'ai même trouvé que Karlovo Nàmesti était belle, et je me suis brûlé l'oeil en regardant le soleil voilé. Le tramway plein d'americains. J'écoute RFI, et les radios tchèques qui ne parlent que d'Obama, du G20, du discours qui se prépare... En arrivant sur Loretanskà, je comprends vite ce qui m'attend : on est plusieurs milliers et les flics laissent passer au compte goutte, dix par dix, et j'ai une bonne centaine de mètres à parcourir avant d'atteindre la barrière. J'écoute les blagues des américains à côté de moi "Yes we can get in". Je me demande qui des tchèques ou des américains sont les plus civilisés. L'énorme poitrine d'une femme tchèque qui s'écrase dans mon dos me fait momentanément changer d'avis. En arrivant à la barrière, ça pousse quand-même pas mal. Mais la délivrance est proche, du moins le croit-on.
Après la barrière, des tentes avec des portiques électroniques, ouvrez vos sacs, buvez votre eau, comme à l'aéroport. Une américaine à côté de moi "We don't want to hurt him, we love him". La rangée de flics s'arrête soudain de fouiller, font de grands gestes d'impuissance - zavreno - c'est fini, on ferme. On ferme les portes. Incrédulité des cinquante visiteurs piégés avec moi ici sous la tente, entre la cour où s'entassent déjà 25 000 personnes et où on ne veut pas nous laisser entrer, et la rue, derrière, où 5000 autres attendent encore et par où on ne pourra pas sortir. Les tchèques se plaignent, des insultes fusent. Les américains commencent à dire que l'organisation est digne des vieilles absurdités communistes. Ca dure un quart d'heure. Finalement une bonne femme en cuir avec oreillette donne l'ordre aux flics de nous libérer. On est les derniers à pénétrer l'enceinte. Il est dix heures. Juste le temps d'atteindre l'écran géant, et "President and Michelle Obama" sur fond de ciel brumeux et de dômes pragois, la Moldau résonne. Pas mal, quand-même. Le festival de Cannes peut aller se rhabiller.
D'abord, merci Prague people, Czech people... I'm proud to be the first President of the United States à venir sur cette place où votre glorieux héros Tomas... (le nom Masaryk semble trop dur à prononcer pour un américain)... Et pour la touche paillettes : I'm proud to be the first man to take Michelle Obama to Prague. Ok, ça c'est fait. Les choses sérieuses : l'histoire du peuple tchèque. Si on vous l'avait dit, il y a quarante ans, que le Président Américain viendrait vous parler ici, et parler, d'ici, à toute l'Europe, vous ne l'auriez pas cru. A l'époque on ne pouvait pas imaginer qu'un type comme moi serait élu. Et le monde était divisé en deux camps... Ca, c'est la rhétorique Obama : vous ne l'auriez pas cru, hein? Alors si je nous donne aujourd'hui d'autres buts incroyables, attendez un peu avant de dire que c'est impossible... yes we can.
Le but inaccessible du jour, c'est le désarmement nucléaire. Voilà, je ne suis pas naïf, ça prendra du temps, peut-être que je ne le verrai pas moi-même de mon vivant, mais il faut oeuvrer pour la paix : que la paix ne dépende plus des armes de dissuasion, bref, du nucléaire. Et les Américains étant le seul peuple à avoir utilisé cette arme, ils ont une responsabilité, un engagement à tenir, de tout faire pour faire cesser le développement du nucléaire militaire. Voilà.
Et aussi, les énergies renouvelables - le soleil et le vent - là aussi les Américains s'engagent à tout faire pour enrayer le réchauffement climatique en développant ces énergies propres. Ce passage-là est assez drôle, parce qu'il y a dans l'assistance le président Klaus, qui est le seul type depuis Bush à maintenir que l'effet de serre n'existe pas.
On peut déterminer qui est tchèque, qui est américain, selon qu'ils applaudissent à telle ou telle phrase. Derrière moi trois drapeaux : américain, tchèque, européen.
Encore un petit coup de brosse à reluire aux Tchèques qui ont réussi la Révolution de Velours (et là, il le dit en Tchèque, il est applaudi, bravo) : comme quoi un "petit pays" peut faire de grandes choses pour le monde. Les fantômes qui hantent cette ville - les héros de 1968. Un peu de lyrisme. Thank you. C'est déjà fini? Une demi-heure seulement? Ne reste plus qu'à sortir.
L'après-midi, ma sieste est interrompue par les sirènes de police et les hélicoptères qui surveillent les alentours du Hilton. Beaucoup de flics ces derniers jours.
Ce soir Obama rencontre Havel avant de prendre un avion pour la Turquie.

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