Mercredi 28 décembre 2006

Champagne pour tous

Chocolats, Bordeaux, raclette, tiramisu, lasagnes, cadeaux, parfums, belles robes, foie gras, amis, famille, livres, MP3, Noir Désir, magasins, cadres pour Edward Hopper, fruits déguisés, café, pousse-café, bises, fleurs, hippodrome, voeux, rubans, sapin, crêche, chants, bougies, télévision, cinéma, tricot, interviews, dédicaces, peluches, liquidation totale, citrate de bétaïne, tisane, lapsang souchong, vacances, devoirs de vacances, Italie, campagne, résolutions, champagne.


Samedi 24 décembre 2005

Crachons dans la soupe

Fallait que ça arrive, Nice est une de ces cités fortement identitaires et les adeptes de l'identité à la niçoise ne reculent devant rien. Il s'est donc passé la même chose qu'à Paris il y a quelque mois - mais avec un peu plus de retentissement médiatique : l'assocition "humanitaire" du bloc identitaire a servi sa soupe aux SDF. Une soupe judicieusement cuisinée au lard, afin que ni les musulmans ni les juifs pratiquants ne puissent en profiter sans parjure. La discrimination ne peut être légalement prouvée (ni condamnée, donc) puisque les "humanitaires", évidemment d'extrême droite, ne refusent leur soupe à personne, c'est la soupe qui est ontologiquement discriminatoire : une bonne soupe bien épaisse, avec de vrais morceaux de discrimination dedans. Il fallait y penser. Ca m'a rappelé la scène du mendiant, dans le Don Juan de Molière : Don Juan promet un Louis d'or au pauvre, à condition qu'il se parjure. Le pauvre refuse de jurer, préférant sa foi (et sa dignité) à la satiété temporaire que lui offre le "grand seigneur méchant homme". Chez Molière, Don Juan offre finalement le Louis d'or sans condition "pour l'amour de l'humanité". Réminiscence d'un univers ou humanité et humanitaire résonnaient encore du même généreux écho. Mais il est vrai que la pièce ne dit pas la couleur de peau du pauvre.


Mardi 20 décembre 2005

Aujourd'hui j'ai suggéré à mes étudiants d'aller s'inscrire sur les listes électorales. Ce que je n'ai pas dit, parce que l'institution pourrait sans doute me le reprocher, c'est que le programme de Jean-Marie Le Pen en 2002 prévoyait quelques dispositions culturelles qui nous touchent directement, notamment l'interdiction d'étudier à l'université Brecht, Koltès ou Beckett, avec qui dieu merci nous passons pas mal de temps. Je me souviens que le 21 avril 2002, c'était mon anniversaire et mes amis qui m'avaient appelée toute la journée m'ont rappelée le soir, des sanglots dans la voix. Que j'étais en train de faire des lasagnes quand Patrick Poivre d'Arvor a annoncé une probable grosse surprise, et que Jérôme a surgi dans la cuisine. Quelques jours après, j'ai appelé mon père en pleurant quand j'ai vu à la télé le programme culturel du FN. Ces auteurs que nous ne pourrions plus jouer. Le théâtre de mon père. Les conséquences immédiates, palpables, sur nos vies. Mon mémoire de maîtrise sur le théâtre de l'Absurde. Mes livres, probablement.

Lundi matin la radio diffusait ce sondage qui montre qu'un français sur trois se considère comme raciste. 56% trouvent qu'il y a trop d'étrangers en France, 63% pensent que certains comportements "justifient" des réactions racistes. Et je le sens, je l'entends, dans la bouche de personnes parfois proches, décomplexées tout à coup, la parole se lache, s'emballe, injures racistes, incitations à la haine. C'est là, tout près, dans la bouche du voisin, de l'ami. Ce que l'institution m'interdit de dire, je peux le dire ici, c'est déjà ça.


Jeudi 15 décembre 2005

Just a perfect day

Ce matin à la maison de retraite. Nouvel univers. Ca faisait longtemps que je recherchais ça, et maintenant il faut faire face, lancer des balles en mousse à des vieilles dames pour faire travailler leurs réflexes - du coup je travaille les miens. Décorer le sapin de Noël. Déjeuner. La nourriture des vieux. Des choses tendres et fades. Pas faim. Faire la conversation. C'est étrange, à la fois bon et douloureux. Accueil mitigé des gens qui travaillent là et ne voient pas bien ce que je viens y chercher. Regards suspicieux. Des encouragements, aussi.

Cet après-midi l'hippodrome avec mon père, nos retrouvailles de décembre, chaque année comme une tradition familiale. Mais les courses d'obtacles sont violentes. Plusieurs jockeys blessés. Joué Frère Lumière dans la quatrième, un cheval courageux, régulier, qui s'est tué en franchissant une haie. A la fin de la course, les quelques euros perdus sont dérisoires. Dans la dernière, on a gagné. On y retournera la semaine prochaine, voir des courses de trot, où les chevaux ne meurent pas.


Mercredi 14 décembre 2005

Satisfaction

Le livre est là, jaune vert et bleu, tout chaud sorti des presses. J'ai signé à m'en faire un dédicace-elbow. Maintenant je travaille à un scénario. C'est excitant de s'endormir avec le visage d'un tueur, se réveiller avec un rebondissement, rêver éveillée toute la journée. Samedi il faisait beau à Paris, je suis allée chercher des croissants et Libé, j'ai croisé une fille que je n'avais pas vue depuis l'école primaire. J'ai eu une bouffée de joie en apercevant le soleil au-dessus de Saint-Germain.

Aujourd'hui une personne précieuse m'a envoyée une très belle lettre pour me parler du livre. Une personne suffit. Un lecteur peut justifier à lui seul trois ans de travail. Il y a quelque chose de magique dans cette entente subliminale. Dans moins d'un mois, le livre devra trouver sa place sur les étals des libraires, et c'est une autre histoire. En attendant, je le porte encore comme une excroissance fiévreuse.

J'ai lu ce soir que Sarkozy a perdu 9 points dans les sondages. Une belle journée. Je vais aller voir la fin du match avec Jérôme. Il doit être pour Marseille, moi je reste tendrement attachée à Bucarest.


Jeudi 8 décembre 2005

Mettre bas

Le livre est arrivé à la maison d'édition. Christophe dit qu'il est très beau. Comme un gynéco accoucheur qui dirait à la maman : vous allez voir, il est magnifique, alors qu'on a emmené son gamin en couveuse. Demain je prends l'avion pour aller le reconnaître, service de presse, c'est à dire dédicaces en chaîne, comme un faire-part, à tout ce que la France compte de journalistes susceptibles de s'intéresser à mes 375 pages. C'est excitant et angoissant. Cela dit, je déteste cette comparaison éculée du livre et du gosse, Amélie Nothomb est la seule à pouvoir dire des choses pareilles sans courir le risque du ridicule. Faire des enfants, ça n'a strictement rien à voir avec le fait d'écrire. Ce serait même tout le contraire. Enfanter, c'est accepter de laisser la place à l'autre, à l'inconnu, se mettre sur le côté, accepter de devenir, à terme, un personnage secondaire. Ecrire, publier, c'est encore vouloir occuper le devant de la scène, c'est mettre son orgueil en exergue, décider que les tréfonds du cerveau sont assez intéressants pour les montrer au monde. Et parce que le livre est absolument vôtre, les autres se permettent parfois de vous le dénigrer en face, alors qu'on flattera hypocritement même la mère du pire rejeton. Mais quinze ans après, le plus raté des romans ne vous éructera pas "j'ai pas demandé à vivre" en vous claquant la porte au nez. J'ai hâte d'être demain.


Dimanche 4 décembre 2005

Bloody sunday

Après Caché, Benny's vidéo, 71 fragments d'une chronologie du hasard, nous poursuivons notre exploration Michael Haneke avec hier soir Le 7 ème continent, premier long-métrage du réalisateur autrichien, terriblement troublant et maîtrisé, comme tous les sus-cités. J'avais un peu moins aimé La pianiste et je tremble de peur à l'idée de découvrir Funny Games. Ca vous retourne, pas seulement le ventre mais aussi vraiment le cerveau. On y trouve la froideur et l'efficacité des univers de Thomas Bernard ou Elfriede Jelinek (l'Autriche ah, l'Autriche…) son implacable ironie pas drôle à faire passer même le Gus Van Sant d' Elephant pour un rigolo à la mode. Reste une échappatoire au spectateur médusé : la possibilité, pour calmer le doute instillé, de se sentir moins con au sortir du visionnage. Le dimanche sera moins paisible, malgré le beau temps.

Une interrogation persiste : comment Michael Haneke a-t-il réussi à trouver des fonds pour faire des films si peu consensuels, attractifs, dénués de concession au commerce, au marketing, et même à l'air du temps? Comment a-t-il opéré le tour de magie de remplir ses salles? Preuve qu'il y a bien des miracles et des failles lumineuses dans le monde corrompu de Benny.


Jeudi 1 er décembre

Soigne ta droite

Paris c'est joli sous la neige et c'est froid.

 

Le premier décembre est un anniversaire triste, mais je vais cuisiner, ranger, travailler, pour égayer la journée. Dessiner une intrigue secondaire pour le scénario. Chercher des cadres pour les reproductions d'Edward Hopper que nous avons commandées. Pousser quelques coups de gueule aussi, ça défoule.

Dans la surenchère de provocations xénophobes très en vogue en ce moment (après la racaille, la polygamie, les barbus, le mariage blanc, aujourd'hui c'était les youyous, judicieusement évoqués à l'Assemblée par un député UMP) le point d'orgue est évidemment cette loi qui enjoint aux profs d'histoire d'évoquer les « aspects positifs » de la colonisation. Les profs ont l'habitude de voir défiler les circulaires et de se tenir les côtes en les lisant, ou de s'insurger, pleurer, démissionner, se mettre en dépression, etc. L'immense majorité n'en tiendra pas compte, alléluia, seuls deux trois pieds-noirs réacs se sentiront justifiés du discours propagandiste qu'ils diffusaient déjà. J'en parle avec d'autant plus de facilité que ma famille paternelle est rapatriée du Maroc, et que je le sais, les rapatriés éclairés, humanistes, voire de gauche, ça existe, il y en a plein. Mais le symbole : des élus de la république, qui justifient publiquement la colonisation – le terme dit bien ce qu'il veut dire : occupation, domination – c'est incroyable, ça me scie. C'est monstrueux. Les réactions en Algérie prouvent à quel point cela est fait pour susciter la polémique. Non pas maladroitement (on nous a déjà fait le coup) mais sciemment, politiquement. Une nouvelle allumette à faire exploser les chaumières, tranquillement, régulièrement, en attendant le printemps 2007. Les communicants ont intérêt à faire travailler leur imagination, parce qu'à ce rythme là, l'inspiration va se tarir bien avant le jour J.