Samedi 30 décembre 2006
Irréversible
Papa me l'avait dit hier avec un sourire de dérision : tu vas voir que pour mon anniversaire ils vont tuer Saddam Hussein. Sauf que Papa avait dit "exécuter" c'est moi qui simplifie. Parce que, dans les faits, c'est terrible comme ça revient au même, comme c'est juste exactement la même chose : hier il vivait, aujourd'hui il est mort. Je vais laisser tomber l'argumentaire hugolien rebattu, l'abolition de la peine de mort fera bientôt partie de la constitution française et c'est le signe indubitable de notre degré de civilisation. Désolée pour le relativisme culturel. Je suis heureuse de vivre dans un pays qui ne fait pas de ses citoyens des meurtriers symboliques. La question n'est pas de savoir qui on tue (et il est bien évident que mon propos n'est pas de défendre un dictateur), mais si on prend la responsabilité de tuer. Je vois déjà d'ici les mails énervés que je vais recevoir. Au moment de l'abolition, soixante pour cent des français se déclaraient favorables à la peine de mort. Une bonne raison pour se méfier de la démocratie participative. (Une autre excellente raison ici, histoire de détendre un peu l'atmosphère). Maintenant, si l'on veut rester civilisé jusqu'au bout, il va falloir éteindre la télé. L'exécution a été filmée et sera probablement diffusée dans les heures qui viennent sur les chaînes du monde entier.
Jeudi 21 décembre 2006
Une semaine vite passée, dans le tréfonds de l'ordinateur je n'ai même pas eu le temps d'ouvrir cette fenêtre-là. Les ultimes corrections de Photobiographies qui sort le 25 janvier. Un séminaire sur la métathéâtralité. Les courses de Noël et les conversations entre potes dérivent immanquablement vers la politique. Quelques fantômes, quelques cauchemars. Agnelet acquitté, forcément acquitté. Le doute profite toujours à l'accusé. Quelques inquiétudes. Les libertés qui s'amenuisent. La morale qui revient souffler un grand vent nauséabond dans ta face. Viande n'aurait peut-être pas été publié aujourd'hui. Viande n'est plus au catalogue du Livre de Poche. Petites satisfactions à défaut de neige. Les SDF niçois auront moins froid que les autres. Les enfants de Don Quichotte n'arriveront jamais jusqu'à Nice. Les moulins, eux, sont bien là.
Vendredi 15 décembre 2006
Rien sur Hal Hartley
Depuis un an que je suis inscrite à la newsletter de Possible Films, la boîte de prod de Hal Hartley, dont je vous parlais récemment dans de tristes circonstances, je n'avais jamais rien reçu. Ceci est donc la première et dernière newsletter du cinéaste new-yorkais. Ca m'a un peu pincé le coeur.
Dear Everybody, I am discontinuing the mailing list that you are suscribed to. I appreciate that there are 1700 of you who are interested and curious enough about my films to have signed on. But I never have anything to write to you about. I wish I did. But I'm not so good at the internet. In the future, if you're interested, go to possiblefilms.com - we've set aside the bottom right hand corner of the home-page for "Late Breaking News". But I must warn you: news breaks really slow in my part of the world. Best wishes and happy holidays. Hal Hartley
Mercredi 13 décembre 2006
I comme Icare
Sans lui, on n'aurait peut-être jamais entendu parler de Clearstream, le journaliste Denis Robert a été mis en examen. Depuis des années, Denis Robert se bat pour mener une enquête qui dépasse de beaucoup les intrigues politiques que nous renvoie le feuilleton médiatique. Si comme moi vous pensez aux animaux malades de la peste (selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir) si vous croyez encore un peu à la liberté de la presse, ou si vous avez renoncé à comprendre, vous pouvez aller voir ici ou là. Et signer la pétition de soutien (lancée bien avant sa mise en examen en France) ainsi que défendre notre liberté d'information.
Mardi 12 décembre 2006
20 years after
En 1986, ma mère m'avait emmenée dans les manifs contre le projet Devaquet, c'était festif, je connaissais les slogans par coeur, on s'amusait bien avec les gens du SGEN, la CFDT était encore un syndicat de gauche, j'avais compris, à force d'explications imagées, le rapport subtil entre la hiérarchie et les étagères. Dans la cour de l'école j'expliquais à mes petits camarades médusés pourquoi ma mère refusait l'inspection. Même qu'ils devaient le répéter à leurs parents et que du coup, ma mère, ils la regardaient bizarrement. Et puis il y a eu la mort de Malik Oussekine. Ca a changé ma vie : ma mère n'a plus voulu m'emmener aux manifs. Il y en avait même qui étaient interdites et je regardais partir Maman comme si elle allait combattre les CRS au péril de sa vie. Elle était revenue, un jour, avec un brassard noir, je savais que l'heure était grave. J'ai passé tout l'hiver de cette année-là à collectionner les badges "touche pas à mon pote" de toutes les couleurs. A chaque rassemblement, Maman m'en rapportait un, un peu pour me consoler de n'avoir pas pu venir. Il y a quelques années, quand je suis entrée à l'université, j'ai été surprise de découvrir qu'un de nos amphis avait été baptisé Malik Oussekine. C'était comme un fantôme de mon enfance qui revenait. Ca m'a fait plaisir. Et puis la semaine dernière, on a commémoré les 20 ans de la mort de Malik. On a reparlé de Pasqua, de Devaquet qui avait été contraint de démissionner. Je voulais écrire quelque chose là-dessus. Sur ce moment de mon enfance où j'ai entendu parler de la mort presque pour la première fois.
Lundi 11 décembre 2006
J'ai recommencé, depuis quelques temps, à écrire des textes courts, à divers usages, et sans enjeu économique. Des textes libres, des nouvelles, des chansons, une préface. C'est très agréable, ludique, salvateur. Après un texte pour le catalogue de l'exposition Absences de Jacob Gautel (musée Zadkine, Paris, jusqu'en février), Jérôme me fait l'honneur d'héberger ma Page 15, parmi ses nombreux guests. Une improbable suite aux aventures de Graziella Vaci.
Vendredi 8 décembre 2006
Tous les trois, six mois, je tape sur google le noms des acteurs, des cinéastes que j'aime. Les américains, les indépendants, pour me tenir au courant de ce qu'ils deviennent, des films qu'ils font et qui ne sortent pas en France. Hal Hartley, Martin Donovan, Lily Taylor, Adrienne Shelly. Adrienne Shelly, c'était cette petite blonde new-yorkaise qu'on avait découverte dans les films d'Hal Hartley, The Unbelivable Truth et le sublime Trust, dont j'ai usé les vhs jusqu'à la corde. Elle aurait pu devenir une méga star dans le genre icône pour ados, mais elle valait un peu mieux que ça. Elle avait refusé quelques grands rôles, monté sa boîte, écrit et réalisé des courts et des longs-métrages, le dernier cette année, Waitress, qui ne sortira peut-être pas en France. Pour moi, depuis quinze ans, Adrienne Shelly était cette espèce d'idéal féminin de grâce et de talent, de volonté, d'intégrité. Et puis là, aujourd'hui, je me livre à ma petite vérification cybernétique bi-annuelle, et merde, Adrienne Shelly est morte assassinée le 1er novembre dernier à son domicile de New-York. C'est son mari qui l'a retrouvée, pendue dans la salle de bains, on a d'abord cru à un suicide, mais un jeune type de 19 ans a avoué, un ouvrier qui faisait des travaux dans l'appartement du dessous. Elle s'était plainte du bruit. Elle avait quarante ans.
Mercredi 6 décembre 2006
Safe
Après le tabac, l'alcool : la campagne est moins lourde et les alcooliques moins haïs parce qu'ils ne font de mal qu'à eux-mêmes, n'empêche, il y en aurait 2 à 3 millions en France (un français sur vingt?!) et 45 000 morts par an. Eh ben dis donc. Ca justifie bien qu'on s'occupe de nous. Qu'une fois de plus, on nous fasse la leçon. Qu'on nous mette des garde-fous. Alors je pose juste la question tant que c'est encore permis : une fois qu'on mettra tous des capotes, des patches anti-clopes, qu'on ne boira plus que du thé vert, qu'on mangera nos 10 fruits et légumes par jour et qu'on roulera tous à 30 à l'heure, qu'on se comportera tous super-bien devant les huit cents caméras qui nous surveilleront quotidiennement, on aura tous logiquement augmenté notre espérance de vie de vingt ou trente ans, tous centenaires et au-delà, qu'est-ce qu'on va en faire de toute cette vie? Vivre, ce serait donc une fin en soi. Mon problème, c'est que tous les types (et les bonnes femmes) que j'ai admirés, qui m'ont donné envie de vivre, je ne les ai jamais jugés sur leur durée de vie. Je n'ai jamais pensé : putain, quel être extraordinaire celui-là, il a vécu 120 ans! Ted Hughes n'est pas un meilleur écrivain que Sylvia Plath parce qu'il lui a survécu cinquante ans. Verlaine n'a pas été meilleur que Rimbaud, Klimt pas meilleur que Schiele, Jagger pas meilleur que Morrison ou Lennon. Je continue? Que la durée (et le confort) de la vie soit érigé en valeur suprême, me paraît totalement absurde et dérisoire. Qu'on ne se méprenne pas : j'ai beaucoup d'affection pour les vieux. Je vais tous les lundis à la maison de retraite pour leur apporter un peu de sourire, et j'y trouve un réel plaisir. Mais cette affection que j'ai pour eux, je sais qu'elle se nourrit de compassion, parce qu'ils souffrent d'avoir vécu et de vivre de moins en moins. Et même s'ils sont bien traîtés, même si certains sont heureux, je ne souhaite à personne de vivre un jour en maison de retraite. Parce que la vie y est limitée, dans la géographie, dans l'action, dans la conscience. Que vaut cette vie réduite à l'existence? Est-ce que ce supplément de vie-là vaut qu'on lui sacrifie tous les plaisirs qui nous tuent? A quoi ressemblera la vie de quelqu'un qui n'a d'autre moteur que la préservation de la vie-même? Est-ce que vivre ce n'est pas faire quelque chose de sa vie? Là, curieusement, je n'entends rien, pas de mot d'ordre à l'horizon. Ah si, peut-être : s'en mettre plein les poches. Comme on dit en ce moment : c'est "gagnant / gagnant".
Mardi 5 décembre 2006
L'autre monde
Voilà un petit moment que je voulais parler de ce que fait Valérie. Dans notre petit groupe de thésards multiculturel et et multicolore, Valérie poursuit depuis deux ans l'étude des témoignages des rescapés du génocide rwandais. Chaque jour, elle inhale de ces récits à la douleur, à la violence contagieuse. Chaque jour elle penche sa tête sur ce que l'horreur humaine a pu perpétrer de pire. Et souvent - ça fait partie du travail - elle se fait passeur, relais des mots et des souffrances, qu'elle nous transmet, pudiquement, généreusement, pour qu'on les transmette à notre tour au reste du monde. L'autre jour nous étions une dizaine, dans la petite salle retirée au fond de la bibliothèque universitaire, une dizaine de doctorants d'Afrique, d'Asie, de France, des Caraïbes, à écouter Valérie nous transmettre cette réalité entrevue vaguement à la télévision l'été de nos quinze ans, et devant quoi probablement nous avions détourné les yeux. Chacun avec son histoire entre les mains, et la tête pleine de nos sujets d'étude respectifs, nous l'écoutions, autour de la table, les yeux dans le vide, et je me demandais lequel de nous craquerait le premier. Il arrive que Valérie craque aussi, que toute la violence emmagasinée pèse trop lourd sur ses épaules, qu'elle aussi ait envie de détourner les yeux, mais la souffrance est impérieuse : ce serait collaborer que de baisser les bras. Et puis l'actualité la presse, exige une clarification, une transmission rapide. Et Valérie se heurte à cette double culpabilité : être une occidentale bien portante dans un pays démocratique, à des kilomètres de la réalité qu'elle décrit, et être française.
Vendredi 1er décembre 2006
La politique par l'exemple
J'ai craqué hier soir, entre deux médocs, y avait tellement rien sur les autres chaînes que j'ai regardé notre anxiogène Candidat à la Présidentielle répondre aux questions (bienveillantes, amicales, complices, maternelles) d'Arlette Chabot et d'un certain nombre d'autres journalistes super sympas (y a quelqu'un au Nouvel Obs pour chambrer Serge Raffy ce matin?). Passons sur le servage de soupe et intéressons-nous à la forme du discours (oui, parce que sur le fond, rien de nouveau et j'ai déjà donné).
Le Candidat poursuit un but simple : être intelligible, et ce but semble primer sur tout le reste, jusqu'à imbiber le fond du projet politique. Pour être intelligible au plus grand nombre, tous les profs vous le diront, le procédé le plus efficace est l'exemple. Quand je donne un cours de sémiologie, l'écoute n'est jamais aussi assidue que lorsque je raconte une anecdote, c'est agréable cette écoute et en même temps je sais que la sémiologie ne peut se réduire à l'anecdote. Je dois donc résister à la tentation de multiplier les exemples, et revenir à la théorie, qui même si elle ne séduit pas les étudiants, constitue l'essentiel de ce que j'ai à leur enseigner. Les exemples ont valeur d'illustration : ils permettent à l'auditoire de fixer la théorie, de la voir en application. Cependant, l'exemple fait parfois partie intégrante du raisonnement, et c'est là que ça devient casse-gueule, on apprend ça en classe de première : il y a le raisonnement par déduction (qui part de la loi générale pour s'appliquer au particulier) et le raisonnement par induction (qui part du particulier pour s'appliquer au général). C'est ce second type de raisonnement qui pose problème parce qu'il donne souvent lieu à des sophismes : "tu es un petit blanc, tu as la jambe cassée, donc tous les petits blancs ont la jambe cassée". Or, hier soir, notre Candidat à la Présidentielle a multiplié les exemples, ce qui rendait certes son discours très intelligible, mais en les plaçant systématiquement en tête de raisonnement, ce qui donnait en gros : ce jeune délinquant multirécidiviste n'a jamais été placé en détention, après sa vingtième interpellation il a continué à faire des conneries, donc il faut mettre en taule tous les délinquants mineurs récidivistes. Evidemment, ce type de raisonnement par induction semble relever du bon sens, le problème c'est qu'il occulte les données générales : quel est le pourcentage de délinquants récidivistes parmi ceux qui ont fait de la taule? Les délinquants mineurs récidivent-ils plus ou moins après une peine de prison?
Autre problème : à plusieurs reprises dans la soirée, le Candidat, sommé de réagir à un cas particulier, refuse de répondre à la question générale qu'il illustre, mais propose de s'occuper personnellement du dossier, ce qui n'est évidemment pas ce qu'on attend d'un Candidat à la Présidentielle. Quand on lui parle de la violence de certains contrôles d'identité, là, il refuse curieusement de considérer l'exemple singulier comme emblématique d'un état général. Il ne répond pas sur "la police" mais sur le flic qui s'est mal conduit peut-être une fois et encore si vous dites la vérité.
Dernier problème enfin : en citant des exemples tragiques, de crimes, de violences, le Candidat cite abondamment les noms des protagonistes, s'attarde sur les victimes "remarquables", rend hommage aux orphelins, aux veufs, insiste sur le désarroi des familles, et finalement fait pleurer dans les chaumières avant de tirer une loi générale de l'émouvant cas particulier mis en évidence. Cela s'appelle non seulement de l'induction (raisonnement caduque, enseigné comme tel dans tous les lycées de France) mais aussi et surtout de la démagogie (vous savez, la fameuse distinction entre persuader en convaincre).