Dimanche 30 décembre 2007
Le miel et les abeilles
Ca se bouscule sur les berges du Nil pour photographier notre président, et ça s'agite tellement que ça commence à faire des remous. Après les tirs de sommation de l'armée égyptienne avant-hier, pour éloigner les paparazzi du bâteau où Carla et Nicolas se faisaient dorer au soleil, hier c'est le jogging du président et de son ministre des affaires étrangères, sur une artère très fréquentée, qui a fait des dégats. Un photographe de l'AFP a été blessé par la police égyptienne, tandis qu'il tentait de faire son travail. A dix mètres du président, ses fidèles serviteurs de l'image sont bien mal remerciés de leur zèle.
A part ça, mon île à moi était un brin classique, très Agatha Christie, en inconditionnelle du sieur Sokal j'étais un peu frustrée de ne pas retrouver les paysages sidérants de beauté de Paradise ou Sybéria. Aujourd'hui mon père a eu 60 ans. On a fêté ça en jouant aux courses à l'hippodrome de Cagnes-sur-mer, même qu'on a gagné, c'était bien.
Jeudi 27 décembre 2007
I'm not there
On a bien le droit de prendre quelques jours de vacances quand on travaille à un tel rythme, comme dit monsieur Balkany - si on me cherche, je suis ici. En charmante compagnie, sur un engin offert par un généreux donateur. Quelques visites culturelles au passage, on va pas mourir idiot. Retour dès demain. Baci.
Lundi 17 décembre 2007
Storytelling, un nouvel aristotélisme au service des aristos
Bertolt Brecht entendait, par la distanciation critique, arracher le spectateur de théâtre à la passivité hypnotique de l'identification : à l'héroïsme individuel qui fascine (de mise dans tout le théâtre de tradition aristotélicienne) il voulait substituer la prise de conscience collective. A la psychologisation bourgeoise, il substituait le conflit de classes. A l'intimité, la sphère publique. Au héros solitaire, le peuple. A l'émotion, la compréhension. Au drame "opium du peuple", l'épopée dialectique, pédagogique. A un théâtre de sentiments, un théâtre de situations. Mais Brecht, c'est bien connu, était marxiste. Et le marxisme semble bien avoir fait long feu. Les communicants contemporains ont bien compris comment faire usage du plus efficace des opiacés. C'est toute hypnotisée que je me réveille ce matin, toute embourbée d'odieux sentimentalisme individuel. Heureusement, l'identification ne fonctionne qu'en contrepoint d'une distanciation toujours prête à surgir de l'esprit le plus ramolli. Vite, vite, une bouffée de distanciation critique pour me dégourdir les méninges.
Dimanche 16 décembre 2007
Guide vert Michelin
Le Times dit que la culture française est morte. Sur toutes les télés du monde Kadhafi se vante d'avoir donné des leçons de droits de l'homme à Sarkozy. Mais nous sommes encore le premier pays touristique, et ça c'est très bon pour l'économie. Les dictateurs du monde entier peuvent venir admirer notre patrimoine culturel pourvu qu'ils nous donnent "bien de l'argent". On leur montrera la Joconde et la Vénus de Milo, magnifique symbole de la condition féminine, et aussi la galerie des glaces, où ils pourront admirer la multiplication infinie de leur image en méditant sur la toute-puissance des souverains français. Nous mettrons à leur disposition des tapis rouges et des limousines blanches, et aussi des quais de Seine, et des ponts entiers d'où ils pourront admirer le gris du fleuve, les embouteillages, les couloirs de bus et les colonnes morris, rive droite plutôt, quoique, s'ils y tiennent vraiment ils pourront aller visiter rive gauche quelques spécimens rares d'intellectuels buvant café-crème, farouchement hostiles, mais les ongles propres, ce qui les changera des journalistes de Libération, qui, comme chacun sait, portent cheveux longs et pulls serpillères (dixit le maire de Marseille). En guise d'intellectuels (sans café-crème) on leur présentera Roland Dumas, Denis Tillinac et Dominique Baudis (les autres avaient une angine blanche). Un plateau de télévision sera mis à leur disposition pour recueillir leurs impressions et ils pourront à loisir y démentir publiquement les propos du président français ou se vanter de leur intégrité, de leur attachement aux valeurs républicaines, et nier vigoureusement, une lueur d'amusement dans l'oeil, leur implication dans les attentats perpétrés par "des ressortissants" de leur pays. Enfin, en guise de cérémonie d'adieu, ils seront accueillis en grande pompe à l'UNESCO, où ils pourront cracher au visage de leur hôte, applaudis par des figurants généreusement rétribués. Venez, venez dépenser votre argent chez nous.
Samedi 15 décembre 2007
Autonomes et silencieux
Les mouvements étudiants (et enseignants) contre la loi LRU se poursuivent dans le silence assourdissant des médias. A Nice, quelques remous commencent à secouer un peu le campus Carlone (où restent les Lettres, Langues et Arts, tandis que toutes les Sciences humaines ont été déménagées à St Jean d'Angély) les étudiants semblent dans leur majorité encore assez peu motivés, peut-être croient-ils à la version médiatique d'un mouvement essentiellement politique et qui s'essoufle. Etrange, les enseignants eux semblent durcir leur position. Problème : les profs de fac sont toujours les derniers à se mettre en grève, habitués qu'ils sont à se faire "débrayer". Mais là, quand même, Pécresse touche des points sensibles : filières en déclin, modification des modalités de recrutement, pouvoir accru des présidents d'université... Bref, quand on dit que le mouvement s'essoufle, ou carrément qu'on n'en parle plus, comme s'il n'existait plus : mensonge. Exemple ici à Montpellier : intervention des CRS, truquage des votes et silence des médias. Leur président s'appelle Miossec - je ne sais pas si les slogans détournent les chansons de l'homonyme (la mélancolie c'est pour les syndicalistes il faut juste sa carte de permanent, la mélancolie c'est pacifiste, on ne lui rentre jamais dedans).
Lundi 10 décembre 2007
Le baiser de la mort
L'expression est de Rama Yade, notre secrétaire d'état aux droits de l'homme, qui en cette journée spéciale (des droits de l'homme) doit se réveiller bien lasse. Après avoir cédé sa place à Rachida Dati dans l'avion pour la Chine (où le président affable présenta en ces termes son fils au dictateur chinois : "il a besoin d'autorité, je vais vous l'envoyer"), après avoir laissé le Président féliciter "chaleureusement" Poutine, après avoir reçu Chavez, merveille, Rama Yade refuse de serrer la pogne de Kadhafi. Elle révèle même un sens de la formule assez déconcertant dans Le Parisien, opposant à la réal politique de Sarkozy des valeurs sans quoi elle serait "au chomage technique".
Kouchner s'énerve au micro de Demorand, brandissant les infirmières bulgares comme un bouclier. Moi, j'attends des nouvelles de Glucksmann, parce qu'après les 99% de Poutine en Tchétchénie, après le coup de fil empressé et chaleureux, Glucksmann, qui nous expliquait pendant la campagne que Sarkozy allait enfin remettre Poutine à sa place, il doit, pardon, avoir sacrément mal au cul.
Cela dit, les français se fichent pas mal de la politique internationale. Ce qui les intéresse, c'est le pouvoir d'achat. Et la dernière mesure en date, vers quoi se portent tous nos espoirs, c'est de "monétiser" (admirez la créativité sémantique) les RTT. Soit revenir aux 39h, mais sans "obligation", hein, à la carte, si on veut. Je rappelle que le "on" qui décide, n'est presque jamais l'employé lui-même, qui doit se plier, la plupart du temps, aux exigences de son entreprise en matière de productivité. Exit donc les 35 heures. Mais attention, ça commence à sentir le roussi, Morandini invitait l'autre jour les auditeurs d'Europe 1 à se prononcer sur le sujet : "seriez-vous prêt à abandonner votre 5ème semaine de congés payés pour augmenter votre pouvoir d'achat?" Voilà l'idée lancée. Baiser de la mort? Rendez-vous dans six mois.
Vendredi 7 décembre 2007
Tarte aux mytilles
Le week-end dernier, on a vu My Blueberry nights. Wong Kar Wai sans Wong Kar Wai. Comme si, en abandonnant les yeux bridés pour les yankees, le cinéaste avait perdu son âme. Ne reste que la lumière. Les chef op, il est vrai, était déjà américain avant. Soyons honnêtes : j'ai adoré voir My Blueberry nights. Très joli. Beaux acteurs. Quelques personnages attachants. Seconds rôles efficaces. Paysages. Angles. Moue boudeuse de Nora Jones, yeux écarquillés sur le monde. Regard bleu mielleux de Jude Law. Quand on sort, on voudrait que la vie entière soit filmée avec cette lumière, ce regard, cette attention au détail. Ce grain, ces couleurs, font défaut à ma réalité. On serait pret à investir dans un bar chromé, un chapeau bleu, un voyage à New-York, une Buick. Wong Kar Wai made in USA, c'est de la très bonne pub.
Dimanche 2 décembre 2007
Volume II
Il y a sept ans, j'avais déniché au Pavillon de la Secession un petit cahier où je commencai à noter mes rêves - pas tous, seulement les plus beaux, les plus effrayants, ceux dont je ne parvenais pas à me défaire. Le premier, c'était à Rome, intitulé "Les joyaux", me semblait fondateur : j'y apprenais à faire de mes maux des oeuvres d'art, transformer la bile en cristaux, et les cristaux, dans un bocal, seraient exposés au musée lors d'une prochaine biennale d'art contemporain. En rentrant à Nice après un an à la Villa, Rome est revenue hanter mes rêves, c'était magique, ces voyages nocturnes, bien plus beau qu'en vrai, hélas je ne sais pas dessiner, mais j'ai poursuivi ma prise de notes. En relisant je peux retrouver les images, je suis la seule à pouvoir les voir. C'est un peu frustrant bien sûr, de ne pouvoir les partager avec personne, car ils sont sans doute ma création la plus aboutie. La nuit je suis une grande cinéaste. J'ai continué à noter pendant sept ans, ponctuellement, mes productions nocturnes, et voilà que le cahier est fini. Sur le site de la Secession viennoise, j'en ai trouvé un deuxième semblable, et ils me l'ont livré cette semaine, dans un joli paquet couvert de timbres colorés. Volume II à l'horizon. Je guette au réveil le prochain film digne d'intérêt, à l'affût de cette création dont je ne suis ni responsable, ni coupable, que je ne peux ni provoquer ni censurer ni comprendre, mais qui s'impose sans demander la permission. Enfin un projet de longue haleine.