20 décembre 2009

Sex tape

Je ne sais pas s'ils ont bien fait de mettre en ligne, sur le site de l'Ina, mon passage chez Ardisson. Ca date de 2002, je ne l'avais pas revu depuis. Ni glorieux ni honteux, je suis une (frèle) jeune fille de 23 ans (j'ai dû prendre 10 kilos depuis) trop maquillée (pas ma faute ça), sur la défensive, qui essaie péniblement d'avoir l'air cool alors que c'est le moment le plus stressant de sa vie. Car le Ardisson de l'époque vaut bien un Naulleau Zemmour d'aujourd'hui, sauf que lui ne vous attaque pas sur votre travail qui est nécessairement merdique, mais sur votre dignité qui est probablement douteuse. C'est le jeu. C'est un jeu. D'ailleurs je trouve l'émission franchement plus excitante que bien des daubes d'aujourd'hui. Sauf que, comme chez le gynéco, on en sort un peu embarrassé, même si on a fait de son mieux. Par exemple : ils ont le final cut. Ils montent. Et quand Ardisson me dit : vous vous qualifiez vous-même de "vraie petite salope", la réponse, je m'en souviens bien, c'est que ce sont certains journalistes qui ont dit ça. Dans Elle en particulier. Et que, il m'est arrivé de les citer. Au début, je l'ai mal vécu qu'on me traîte comme ça, et puis j'ai fini par assumer qu'on ait dit ça. Au montage, ça donne la séquence suivante : Ardisson dit "vous vous êtes qualifiée vous même de vraie petite salope" et je réponds - Oui au début je l'ai mal vécu mais maintenant j'ai décidé de le dire. Voilà, bon, ça vous fout la honte un truc pareil, même huit ans après. Et ça va rester sur le site de l'INA dans les archives, peut-être plus longtemps que mes bouquins à la BNF, ça fait chier.
Je suis encore assez contente du portrait chinois, même si j'y fais très "bonne élève". Je me souviens que c'était les débuts de Montebourg, que j'avais rencontré Louis Nicolin en loges, qu'il m'avait demandé : vous faites quoi? - J'écris - Et vous? - Je fais du football. -Vous êtes drôlement jeune pour un écrivain. - Par contre vous pour un footballeur... Et on avait rigolé. En fait je savais très bien qui il était, Jérôme m'avait brifée. Le chauffeur de taxi qui m'a ramenée était déçu parce qu'on lui avait promis Sophie Tallman et que sa femme pendue au téléphone l'attendait pour lui parler. En consolation il me l'a passée et je lui ai raconté l'émission "elle est comment en vrai Sophie Tallmann ?". C'était le soir de la fête de la musique. Je logeais dans un très joli hôtel, dont j'étais ressortie, vers minuit, pour aller manger un sandwich en terrasse, un peu trop seule pour faire la fête, mais tellement soulagée, euphorique. Ca faisait trois semaines que je devais la faire, l'émission, j'avais failli rencontrer Iggy Pop, j'avais été décommandée une première fois parce qu'on m'avait préféré François Santoni, qui s'est fait tuer quelques mois plus tard. Puis le jeudi précédent, j'avais pris l'avion, débarqué à Roissy, allumé mon portable et Marie-Laure, l'assistante presse de Grasset à l'époque, m'avait appelée très emmerdée pour me dire gentiment que c'était reporté. J'avais attendu trois heures à Roissy que décolle le prochain avion pour Nice, et j'étais allée passé le lendemain matin un partiel de grammaire auquel j'avais prévu de renoncer. Je l'ai eu sans gloire, en expliquant à la prof que je pensais aller direct au rattrapage, mais qu'à cause de Thierry Ardisson et François Santoni, j'étais revenue plus tôt que prévu. La semaine suivante, j'ai repris le même avion, en tremblant mais en classe affaires payée par la prod. Pour que je puisse venir dire sur France 2 que j'étais une salope. Entre autres.

 

16 décembre 2009

La France d'après

Qu'est-ce que c'est que cette télé de beauf que vous vous colletinez dites donc ! Dans Sacrée soirée Foucault reçoit Jean Réno et Vincent Lagaff. Ailleurs Patrick Sabatier reçoit Mimie Matie, et encore Patrick Sébastien, le retour de Tournez-manège, et puis le choix ce soir entre Douce France et La France a un incroyable talent, Nagui fait chanter du Sardou à des gars qui chantent faux... André Agassi sur Canal... Au secours. J'ai du mal à croire qu'on est bientôt en 2010, tellement ça pue la France giscardienne naphtaline. Comment vous supportez ce revival eighties national continuel ?

 

6 décembre 2009

Le machin bénin

Ca faisait deux mois que je pouvais faire porter mon hypocondrie sur la peur de la grippe A. C'était bien pratique, et c'était assommant aussi. Et voilà que l'Ambassade de France me fournissait l'occasion exceptionnelle de jeter mes peurs aux orties : une séance de vaccination groupée était organisée samedi et dimanche dans le gymnase du lycée français, rien que pour nous, les ressortissants français de Tchéquie, qui n'aurions pas eu cette opportunité en métropole, jeunes et bien-portants que nous sommes. Bref, j'avais décidé de me faire vacciner et de me défaire de mes peurs - en goûtant déjà le délice que ce serait de n'avoir plus peur de rien. La date approchant, je me sentais moyen : ma vieille otite pragoise avait repris du service sous forme de rhume, j'avais repris le traitement anti-allergique, j'avais un peu de fièvre et je multipliais les lectures sur internet concernant les effets secondaires du vaccin. Il faut dire que la notice de Focetria, le vaccin que la France destine à ses expatriés, est parfois déroutante. Par exemple au rayon des effets secondaires :
Très fréquents : Douleur, induration de la peau au site d’injection, rougeur au site d’injection, gonflement au site d’injection, douleurs musculaires, maux de tête, sueur, fatigue, malaise, et frissons.
Fréquent : Ecchymoses au site d’injection, fièvre et nausées.
Peu fréquent : Symptômes analogues à ceux de la grippe.
Rare : Convulsion, yeux gonflés et anaphylaxie.

Les effets secondaires sont, dit-on, potentiellement aggravés lorsqu'on vaccine un sujet déjà malade. Et puis, je n'ai presque jamais été vaccinée. Bébé oui, mais je n'ai eu aucun rappel, Maman était contre, le médecin aussi. Alors l'idée de me faire injecter du blanc d'oeuf additionné d'huile de foie de requin, le tout aromatisé de virus H1N1 mort, ça me glaçait le sang. Sur le chemin du lycée, ma tête tournait, je pensais à Sarkozy qui a peur des piqûres et aussi à mon amie A. qui tourne de l'oeil à chaque prise de sang. J'ai vu le moment où je tomberais dans les pommes en recevant le vaccin, chose qui ne m'est jamais arrivée. A l'intérieur du gymnase, beaucoup de têtes connues - j'ai repris du poil de la bête. Quand je me suis retrouvée devant le médecin, il a regardé le fond de ma gorge, et il a dit : non c'est pas bon pour le vaccin. Il m'a demandé ce que je prenais comme médicaments, et il a secoué la tête : non, je suis désolé, il faudra voir en janvier. Je me suis senti revivre. Je l'aurais embrassé. Depuis, petit à petit je sens renaître la peur originelle : celle d'attraper la grippe.

 

4 décembre 2009

Moriarty

J'ai entendu Moriarty pour la première fois sur France Inter un peu avant Noël 2007 et j'ai eu une sorte de coup de foudre instantané. Je me souviens très bien : je remontais le chemin des pins avec mon mp3 sur les oreilles. J'ai offert l'album à Michel et l'ai écouté moi-même un paquet de fois. Dans les archives du présent journal, en date du 14 juillet 2008, on peut vérifier : nous étions allés les voir à Vence, déjà j'avais attendu le concert un peu fébrilement. On commençait à chanter Jimmy avec Jérôme quand je déprimais à l'idée de quitter Nice, "if you remember you're unknown, buffaloland will be your home" ça me parlait. On s'était collés à la barrière devant la scène, il faisait chaud, le soleil se couchait, c'était bien, Rosemary avait une robe turquoise, Arthur ressemblait déjà à Dylan, Charles à Colin Firth en plus sautillant, et tous ils avaient une générosité incroyable, à la fin j'avais eu envie de leur dire merci, et j'avais pris sur moi pour aller leur dire, vite fait, parce que les artistes sauf quand ils sont blasés ça leur fait plaisir de l'entendre, je le sais, alors on peut bien faire ça : prendre le risque de jouer deux secondes la midinette pour aller leur dire bravo.
Hier soir à Prague, à l'Akropolis, j'attendais ça depuis trois mois, j'avais décalé mon atelier d'écriture pour aller au concert, et dit à tout le monde de venir. Tant pis pour les absents, moi je me colle au premier rang - parce que oui, ils ont mis des chaises, et même la clim, quelle idée bizarre, et du coup ça devient nettement cabaret, plus posé, un peu moins roots, plus limpide peut-être, plus cristallin. Rosemary est en rouge et noir, elle ne force pas, sa voix a l'air d'une facilité incroyable - moi si je veux monter dans les aigus je suis obligée de monter le volume, elle, tu parles, en claquant dans les doigts... Elle dose, passe de la poupée à la diva, visage d'enfant, expression sévère. Exactement ce qu'il faut pour chanter l'amour d'un tigre et d'une sirène. Un type se casse la gueule sur sa chaise au fond la salle. Charles joue du xylophone/borborygmes sur Enjoy the silence. J'imagine leur garage, leur laboratoire, plein d'accessoires et d'instruments, plein de petites choses étranges et surranées. Pas seulement une mise en scène à la Deschamps : la musique est comme ça. La musique est pleine de petits tintements, de ressorts qui font qu'elle n'est jamais creuse, qu'elle est toujours à la fois plaisante et maligne, pas tombée là par hasard, mûrie, posée là dans cet équilibre fragile qui donne la grâce.
Beaucoup de français dans la salle, mais un concert assez tchèque finalement : un peu glacé au début, puis rappels hyper chaleureux, ovations, amour. En sortant les musiciens sont là, claqués parce qu'ils arrivent d'Australie et repartent demain pour Paris, puis en Inde pour Noël, mais disponibles, souriants, pas blasés du tout, et curieux mêmes - tu fais quoi dans la vie? On commence à en avoir rencontré quelques uns des artistes de passage à Prague, ils ne posent pas tous la question. Ceux-là sont aussi chouettes que leur musique : ni stars ni next door, mais malins, inventifs et généreux. Prenant en photo le public et cherchant à acheter un appareil argentique. Apprenant à dire bonjour dans la langue de partout où ils passent. S'excusant presque de ne pas rester plus lontemps. Jérôme n'arrête pas de crâner parce que je commence à aimer la vie pragoise.

 

1er décembre 2009

Il y a quelques temps on avait vu Au-delà de la haine, un documentaire sur la famille d'une victime de crime homophobe, et on voyait la soeur du mort, pleurer me semble-t-il, de colère et d'impuissance. J'avais demandé à Jérôme de m'expliquer ce sentiment fraternel qui m'est inconnu parce que je suis fille unique. Si on tue ma mère je sais, si on tue mon père je sais, si on tue mon amoureux je sais, un ami je sais. Mais un frère je ne pouvais pas imaginer. Jérôme a dit : c'est comme si c'était toi.

Il y a quelques temps quelqu'un m'a expliqué avec un bon sens populaire tout à fait révoltant que les enfants uniques étaient voués à devenir des adultes égoistes parce qu'ils n'avaient pas appris à partager. J'ai eu l'impression d'avoir appris cela à bien d'autres occasions, et d'avoir éprouvé ma frustration, ma générosité, au contact de bien des frères et soeurs de substitution. Un mot est entré dans la langue française dans les années 90 : quasi-frère / quasi-soeur. C'est l'enfant du nouveau conjoint de votre parent. Plus court que de dire : la fille de mon beau-père. Mais comme personne n'emploie ce mot, je continue de dire, pour désigner Cécile : la fille de mon beau-père. Je me demande parfois quel est ce sentiment singulier qui m'unit à elle de façon ponctuelle et constante à la fois. Nous n'avons pas été élevées ensemble et pourtant son sort est lié au mien. Nous ne nous sommes pas choisies, parfois subies (rarement en fait) mais la proximité et l'amour des mêmes gens finit par nous tenir lieu de sang.