Mardi 28 février 2006
Espoir
Louis Garrel a eu le César du "meilleur jeune espoir masculin" pour Les Amants réguliers. Il a la grâce, Louis, ça fait longtemps que je le sais, et c'est bien que la "grande famille du cinéma" le reconnaisse aussi vite, aussi fort. Bravo, bien bas.
Encore un avion aujourd'hui. Le type d'Air France commence à reconnaître ma voix au téléphone, essaie de me vendre un abonnement. Le début de la gloire, c'est quand les contrôleurs de l'aéroport vous reconnaissent et vous font grâce de la fouille. Le signe indubitable d'une visibilité médiatique, et bien souvent un indice sur la marche du livre. Je vous tiendrai au courant. Je commence à aimer Paris. Je m'y déplace plus volontiers, de manière plus fluide, autonome, je n'ai plus peur de me perdre. Au bout de huit ans de fréquentations assidues une fois l'an, il était temps. Quelques vieilles rengaines pas nettes d'Hubert-Félix Thiéfaine pour donner du relief aux rames du métro. Une petite poésie sexuelle et psychédélique et noire, avec un sourire en coin, et des cordes en nylon. Je reviens jeudi pour une signature près de la fac de lettres. Et je pourrai m'intéresser de nouveau à la marche du monde.
Jeudi 23 février 2006
J'ai adoré Bruxelles. Le centre historique et ses façades ciselées qui ressemblent à Prague. Les buildings incongrus sur les grandes avenues. L'"avenue du boulevard" bienvenue en Belgique... La gentillesse extrême des gens, pas une légende, la chaleur des pubs, la saveur de la bière et l'accent extraordinaire qui, pour le petite française que je suis, métamorphose le moindre bout de dialogue en une aventure exotique impossible à transcrire ici. Le côté people des salons du livre, où l'on découvre que tel grand écrivain déteste tel autre qui le lui rend bien, que tel génie ne boit que du whisky 20 ans d'âge, que chaque grande maison d'édition a sa table, et si vous transgressez l'ordre établi vous êtes au mieux une taupe, au pire un traître en puissance. Le snobisme de ceux qui demandent "Tu vis à Nice?...Mais... Toute l'année?" Ceux qui vous conseillent de ne pas trop passer à la télé. Ceux qui ne vous adressent pas la parole, et ceux qui vous offrent à boire. J'ai raté Benoît Sokal, aiguillé les impatientes lectrices d'Alexandre Jardin - il sera là dans une demi-heure, dans un quart d'heure, dans cinq minutes, non, désolée madame Alexandre Jardin est déjà parti. Et puis on se retrouve à marcher dans Bruxelles vide à quatre heures du matin, à entrer dans tous les hôtels juste pour demander s'ils ont un room service, comme des adolescents euphoriques un peu fatigués. J'ai rencontré le seul type qui aime autant que moi les valses de Strauss et Cyril Collard, le genre de truc qu'on cache honteusement d'habitude et là, on était heureux de se le dire.
Aujourd'hui, changement de décor : j'ai fabriqué des masques vénitiens pour Mardi Gras, à la maison de retraite. Madame U. avait les larmes aux yeux.
Mercredi 15 février 2006
Je pars quatre jours. Paris d'abord et puis Bruxelles, pour la Foire du Livre, où je dois participer à un débat demain. Je ne suis jamais allée à Bruxelles. En Belgique, si , à Liège, et j'ai un souvenir ému de l'hôtel Simenon, petit établissement tout en escaliers, où chaque chambre porte le titre d'un livre. La mienne, c'était "Le Chat". Je me souviens d'un duo de jeunes musiciens très beaux, un chanteur et un violoniste, interprétant "Il est cinq heures, Paris s'éveille" dans un restaurant qui sentait le Munster. Et je me souviens, une après-midi pluvieuse, d'être entrée au Cirque Divers, un pub baroque et joyeux qui organisait des rencontres littéraires, l'établissement était presque vide, on y faisait le ménage, et un homme brun au fond de la salle chantait "Bella Ciao" avec une très belle voix. Je me suis sentie chez moi.
Mercredi 8 février 2006
L'équarrissage pour tous
Avant d'aller tranquillement m'installer devant ma télévision à 16h et des poussières, je me suis interrogée sur la corrida, la justice-spectacle, la télé-réalité, l'opportunité du boycott, la nécessité d'information, la frontière ténue qui transforme presque fatalement toute démocratie bienveillante en démagogie croûlante au-delà d'un certain seuil d'indécence... et puis j'y suis allée, sur mon canapé en face de la télé, parce que c'est lui, le juge, qui a réclamé une audience publique, et qu'il souhaitait se défendre, pour une fois, en direct, et devant le plus grand nombre. Comme j'imagine la plupart de mes concitoyens, j'avais derrière la tête une sale petite idée dans le genre "on va se le faire" et c'est vrai que c'était assez moche, comme idée, mais il faut dire qu'on me l'avait bien introduite entre les oreilles, celle-là, à grands coups de PNL médiatique. Bref, je me suis retrouvée comme tout le monde, en face du petit juge aux yeux brillants, tout raide et si peu à son aise pour donner des explications qui n'étaient souvent que de maladroites justifications. Un type à qui l'on martèle : on n'est pas là pour vous juger. Mais qui doit quand-même sauver sa tête, et qui bafouille, qui hésite. Un type à qui l'on demande s'il a déjà visité des prisons, et qui joue pour la première fois le rôle de l'accusé, comme un bizutage, mieux : une revanche. Ce spectacle - puisque c'en est un - m'a rappelé un livre de Pierre Legendre (dont je n'ai pas l'honneur d'être la parente) intitulé Le Crime du Caporal Lortie et qui traite des figures d'autorité, et de la manière dont on les assassine, parfois en vrai, plus souvent symboliquement. Le spectacle du petit juge m'est apparu comme une catharsis nationale : ce type que nous détestons tous a priori, parce qu'il incarne l'autorité et que probablement, il a fauté, cette figure paternelle que nous avons prise la main dans le sac, nous allons pouvoir, collectivement, la regarder baisser son froc à la télévision et jubiler, et applaudir, et s'il refuse de s'humilier, on l'aidera, on lui mettra le nez dans son caca, avaient promis les journalistes et les parlementaires. Alors, toute la France remontée contre le Juge, comme s'il s'était agi d'un ministre ou d'un président, s'est donné rendez-vous devant la télévision. Là, elle a découvert un vieux gamin de 34 ans, peinant à s'exprimer, tout tremblant devant des questeurs à charge, souvent condescendants. Terreur et pitié, comme disait Aristote. La figure du pouvoir, descendue tout en bas du piedestal, et qui suscite presque la compassion. C'est tout défoulés de nos velléités révolutionnaires que nous retournons ensuite à nos pénates.
Mardi 7 février 2006
Je veux remercier ici tous les gens qui ont composé vendredi soir à l'Alphabet cette foule éclectique et dense, et qui ont fait de cette soirée une fête vraiment chaleureuse. Je n'étais pas seule sur la scène, mais entourée de spectateurs surnuméraires à qui on avait apporté des chaises, et qui formaient une sorte de rampe - un cercle bienveillant. Une petite fille à lunettes au premier rang, sur les genoux de sa maman, qui n'a heureusement pas tout compris à ma "scène de crime". Un joli moment.
Le week-end a été une sorte de longue récupération avec rugby décevant, découverte du blog de Pierre Salviac, qui me manque cruellement. Le type qu'ils ont engagé à sa place est furieusement terne, vide et ennuyeux. Evidemment il ne vaut pas les deux gus qui ont commenté le foot ce soir - des crachoirs de statistiques qui ne regardent le match que d'un oeil (l'autre est sur les fiches) et trouvent incroyable le rythme d'un match qu'ils sont obligés de commenter cinq minutes d'affilée parce que l'action l'exige. C'était un beau match. Nice a gagné. On est en finale.
Vendredi 3 février 2006
La scène
Quand j'avais douze ans, j'ai décidé de ne plus faire de théâtre. Ca me donnait mal au ventre, de monter sur la scène, parler en public, quand la conscience s'aiguise, le regard des spectateurs devient une torture, et puis ce principe de ne pas avoir droit à l'erreur, c'est terrible, écrire c'est bien plus tranquille, on ne montre son travail que lorsqu'on en est à peu près content. J'ai joué Marianne dans Tartuffe, à onze ans, avec un soutien-gorge rembourré, une belle robe et du maquillage, et j'ai jeté l'éponge, j'ai dit à Papa que c'était au-dessus de mes forces. Et puis j'ai commencé à écrire sérieusement. Je me suis rendu compte bien plus tard que l'écriture exigeait cette part de représentation, qu'il faudrait encore parler en public, à la télé, à la radio, dans des conférences. Je me suis même mise à donner des cours et là aussi, devant une salle de classe, le regard des spectateurs est sans complaisance. Ce soir, sur la scène de l'Alphabet, où je ne suis pas montée depuis Tartuffe, je vais lire quelques extraits de La Méthode Stanislavski. Je ne sais pas comment j'ai fait pour me mettre dans cette situation : seule en scène, sans même un personnage pour me cacher derrière, en face d'une salle qu'on espère fournie mais qu'on souhaiterait pouvoir oublier. Je ne sais pas si c'est de l'orgueil, du masochisme ou juste que j'ai un peu vieilli. Le trac, en tout cas, n'a pas faibli.