Mercredi 28 février 2007

Carottes, positivisme et ordre moral

Il y a cinq ans, je m'inquiétais de la montée de la pensée anti-tabous, la déliquescence des vieilles valeurs morales : florissante industrie porno, violence en banlieues, sentiment d'insécurité, jeunisme à tout crin et racisme anti-vieux, j'étais plutôt favorable à la discrimination positive et aux lois sur la parité, assez hostile au mariage homo (en fait je suis hostile au mariage tout court, je ne comprenais pas trop pourquoi les homos voulaient s'encombrer de cette vieille relique encombrante). Ma mère me parlait de 68 et je sentais bien qu'elle me trouvait réac, elle se disait que c'était un truc générationnel, après tout quand on a grandi dans les années 80 ça parait presque logique d'être angoissé par la décadence... Je n'avais pas connu De Gaulle, la politique à la papa, l'ordre moral... Ou bien n'étais-je qu'une des nombreuses victimes de la manipulation médiatique? (voir William Karel, Poison d'avril, sortie imminente en DVD)
Et puis il y a eu le 21 avril, les réformes anti-sociales, la stigmatisation des fonctionnaires, des chômeurs, des intermittents, des régimes spéciaux, et puis les campagnes sociétales, la mise en quarantaine des prostituées, des "jeunes", des "racailles", des fumeurs, des obèses, des automobilistes, des alcooliques, des consommateurs de médicaments... Aujourd'hui la décadence morale me paraît bien moins redoutable que la foule d'interdictions et d'avertissements qui jalonnent mon trajet quotidien. La décadence tant redoutée me semble de nature bien plus économique que véritablement sociétale. Après avoir autorisé la publicité à outrance et organisé la surenchère des désirs consuméristes de tout poil, voilà qu'on entreprend de responsabiliser (entendre : culpabiliser) le consommateur. On crée même, pour les plus fragiles, des commissions de surendettement, et sous le message publicitaire "achetez ça", on précise "attention, c'est pas bon". Après la surenchère, la modération. Sauf que la surenchère vient d'en haut, première armée industrielle du monde, et la modération, elle, ne s'adresse qu'à la base, résistance désespérée dérisoire. Le monde entier est organisé pour nous donner envie de manger, de boire, de fumer, d'avoir de grosses bagnoles polluantes beaucoup trop rapides, et nos petits politiques (les plus petits), plutôt que de s'en prendre à cette marche infernale qui les dépasse de beaucoup, nous chuchotent à l'oreille c'est votre faute, vous vous êtes laissé berner... Culpabilisé, ou pris pour un con, le consommateur n'a plus le choix qu'entre l'ordre économique mondial ou la correcte politique sanitaire nationale, qui elle, lui veut terriblement du bien, nul doute :

-Pour votre santé, mangez au moins cinq fruits et légumes par jour
-Pour votre santé, pratiquez une activité physique régulière
-Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré ou trop salé
-Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas

(Ma mère me l'avait bien dit, les carottes, ça fait les fesses roses, le sel, ça fait gonfler les jambes...)

 

Jeudi 15 février 2007 (bis)

Un cadeau de Fernando Arrabal

L'EXPRESS - 15 février  2007 - ECHECS.  

Le cannibale et la romancière qui lui ouvrit l'appétit.

Cette jeune romancière aime notre jeu. Mais sa remarque: "quelques jours après il me faudrait abandonner Kundera pour me mettre aux échecs" me stupéfie ; puisque Kundera aime tellement ce jeu, qu'un de ses héros s'écrie, enthousiamé: "Je suis un Bobby Fischer". Certains ont surnommé celui-ci le "cannibale de l'échiquier" avant qu'il ne perde la tête. Grâce au dernier livre de Claire Legendre (‘Photobiographies', HC, 2007), nous apprenons qu'elle a  rendu visite, dans un faubourg  (‘arrabal')  de Manchester (dans la prison de Knivesgate) à un autre amateur d'échecs: au condamné à qui le titre de ‘cannibale' sied le mieux, John Grahan. Pendant son procès, cet anthropophage a invoqué le fait  que, au cours d'une partie, on peut dire "manger une pièce". Et, surtout, il a brandi pour sa défense la thèse d'un autre amateur d'échecs: "La beauté sera comestible ou ne sera pas". Précepte dalinien qu'il avait recueilli,  précisément, de la bouche de sa fiancée dévorée. Il a dit à Claire Legendre , au parloir: "Sachez que vous m'avez ouvert l'appétit; votre beauté tournera toute la journée dans ma tête comme un vélo obstiné".  Personnellement, j'ai tenu cette jeune romancière sur mes genoux lorsqu'elle n'était qu'une petite fille. A l'époque où son père montait admirablement « L'architecte et l'empereur d'Assyrie ». Histoire d'amour et de communion que  beaucoup ont cru être un hymne au cannibalisme .              

                               

Jeudi 15 février 2007

La parole performative

L'expression performative désigne une parole qui agit. Un langage qui prend le relais de l'action : "je te baptise" (et hop l'enfant est baptisé), "je déclare la séance ouverte"(et hop elle est ouverte)... La parole performative dit ce qu'elle fait et fait ce qu'elle dit. Magique. Maintenant qu'on a compris le principe, deux exemples (ben ouais c'est mon côté prof, la déduction à l'honneur) :
1) La parole performative en échec : un type annonce: "je vais vous démontrer que je ne suis pas raciste" (déjà, c'est suspect) - roulements de tambours, on s'attend à être indubitablement convaincu, comme de l'existence de Dieu, incessamment sous peu. Le type commence à vous expliquer comment il a enterré, pendant la guerre d'Indochine, ses camarades soldats musulmans, de ses mains, en faisant l'effort "ça ne me coûtait rien" de tourner la tête des cadavres vers la Mecque. Il souligne "ça a eu beaucoup de succès" et tandis qu'il s'attendait à une récompense, le général Massu a pris la décision de lui confier désormais l'enterrement de tous les cadavres des combattants musulmans tombés sur le champ. Fin de la démonstration. Pendant toute la séquence, les caméras de TF1 ont filmé les visages écoeurés des quelques musulmans de la salle. L'abjection, la trivialité du discours est un vieille habitude rhétorique de Jean-Marie Le Pen. Sans surprise. Au lieu de nous convaincre comme une preuve onthologique, le discours nous a laissé entrevoir le dégoût renouvelé de cet homme obligé d'enterrer des soldats musulmans jour après jour, selon leurs propres rites. On imagine que ce dégoût a dû faire des dégats.
2) La parole performative à l'oeuvre : les médias disent : Ségolène Royal subit un nouveau revers. Et hop : le revers devient public, national. Ils disent : sa campagne s'essoufle, et en effet elle s'essoufle. Les sondeurs disent : elle ne remonte pas dans les sondages et, tiens tiens, elle commence même à baisser. Lorsqu'il ne se passe rien, le commentaire remplace l'action et crée l'action de toutes pièces.
Ce qu'il y a de remarquable avec la parole performative, c'est qu'elle n'est pas démocratique, pas donnée à tous. Seul le prêtre est habilité à baptiser un enfant, seul le président de séance peut déclarer la séance ouverte, et si je dis moi que Ségolène Royal va très bien, elle n'en ira pas mieux.

 

Lundi 12 février 2007

Rencontre à XV

En cette période de Tournoi des six nations, les referer words "Michalak nu" et "Dominici célibataire" reprennent du gallon dans mes statistiques. Toutefois, si Christophe Dominici reste un de nos équipiers les plus remarquables, les midinettes rugbyphiles de métropole vont bientôt devoir se trouver un nouveau chouchou puisque notre Michalak national non seulement ne joue pas le Tournoi (il relève de blessure) mais en plus il vient d'annoncer son départ l'an prochain pour l'Afrique du Sud. "Vivre ses rêves" voilà l'ambition de notre 10 photogénique... Sauf que, comme dit mon très regretté Pierre Salviac, loin des yeux loin du coeur, les supportrices (et les sponsors) risquent de l'oublier bien vite, et son remplaçant n'a pas tardé à se rendre populaire : l'excellent David Skrela à l'ouverture, associé à Mignioni à la charnière, a mené hier contre l'Irlande un match tambour battant. Et comme notre nouveau 10 est presque aussi charmant que l'ancien, il y a fort à parier que le star-system (sponsors et midinettes) ne va pas tarder à s'en emparer. La suite dans quinze jours au Stade de France...

 

Vendredi 9 février 2007

"I am a human being"

La fièvre a ceci de bon qu'elle décuple les émotions. Regarder hier soir Elephant Man, en entier pour la première fois, a fait remonter les sensations de l'enfance - j'avais dix ans, et j'étais allée rejoindre mon lit en pleurant au bout de quarante minutes. Je me souviens encore de la nuit qui suivit, habitée de sueurs froides et de peur mal dégrossies. Maintenant, je me force à tenir jusqu'au bout, parce que depuis quelques mois je fais des recherches sur les monstres, je prends des notes, j'écris, et surtout je me teste. Je teste sur internet ma résistance à l'horreur. Ma tolérance à la différence. Je teste la limite entre compassion et dégoût, entre excitation et pulsion de mort. Et je ne parviens toujours pas à regarder John Merrick sans ce frisson de terreur. Je me dis que c'est bien la dernière fois, que je ne reverrai pas ce film, que je ne me l'infligerai plus. Que je ne connais rien de pire. Ma mère me dit : si, il y a Johnny got his gun.

 

Mercredi 7 février 2007

Ténors

Je n'ai pas eu le courage de me livrer à ma traditionnelle explication de texte consécutive aux passages tv de notre sympathique cool zen Candidat-Ministre-d'Etat. On peut trouver de brillantes analyses sémiotico-politiques dans le blog de Judith Bernard, qui est un peu mon modèle du genre. Il faut dire que le cocktail Fervex-Efferalgan-Toplexil a tendance à ralentir mes capacités intellectuelles... tout juste bonne à me gargariser des exploits argumentatifs de Doc Gynéco... Ce matin, un peu d'entraînement, Finkielkraut sur France Inter menaçait presque de se suicider si on persistait à le traîter de raciste suite à sa "blague" sur l'équipe de France de foot (selon lui non pas "black-blanc-beur" mais "black black black", ce qui fait "ricaner toute l'Europe" c'est vrai qu'y z'en ont de l'humour nos intellectuels). Le podcast d'Inter'activ à écouter si comme moi vous avez le temps. Attention, ici contrairement à Glucksman et Roger Hanin, on ne soutient pas officiellement Sarkozy, on se contente d'enfoncer le PS. Et c'est là que se pose, me semble-t-il, la question de la responsabilité politique : penser du mal de Ségolène, c'est une chose (très répandue), dire publiquement du mal de Ségolène, quand on a une voix qui porte un peu, c'est faire, qu'on le veuille ou non, campagne pour l'adversaire. Il y a des jours où le fait d'avoir une voix toute fluette sur fond bleu m'arrange bien, j'avoue.

 

Lundi 5 février 2007

J'irai cracher mes poumons dans ta télévision

Je n'aurais pas dû terminer J'irai cracher sur vos tombes avant d'avoir ingurgité le paracétamol pour faire baisser la fièvre. Quand je tousse je sens ma gorge qui s'arrache et depuis que le livre est fini - pas le meilleur des livres, à l'évidence, mais pas le pire non plus - il y a cette petite nausée qui tourne dans ma poitrine. J'ai l'impression de payer cash mon opposition au monde qui me crie de tous côtés d'arrêter la clope (avez-vous remarqué que désormais les gens se mettent à toussotter dès que la cigarette est sortie du paquet, vous adressent un regard hostile mêlé de crainte et de pitié dans le meilleur des cas puis désertent vite fait votre proximité, putain, c'est pas une vie). Et non, je ne veux pas, toujours pas rentrer dans le bon vieux droit chemin. Alors je paye (les clopes + les médicaments). Et je lis, c'est toujours ça, le temps de lire. Et je regarde la télévision. Ca me fait bien marrer que Doc Gynéco ait "écrit" un livre. Je me demande bien quel stratège à l'UMP a eu cette idée bizarre de faire écrire un livre à ce type. Qui va acheter ça? Les gens qui lisent se foutent pas mal de ce que pense Doc Gynéco. Il est beaucoup plus drôle à la télé.