Mardi 26 février 2008
La personnalisation
La personnalisation du pouvoir devient un lieu-commun, tous les jours à la télévision un indice supplémentaire vient illustrer nos craintes, et les journalistes adorent commenter les indices successifs. Pourtant, j'ai l'intuition que cette personnalisation n'est pas seulement un fait politique, même si c'est évidemment l'aspect le plus dangereux. L'individualisation des conflits est presque devenue un principe rhétorique et philosophique, pour notre Président et ses ouailles. Un type refuse une poignée de main, il n'est pas un symptome d'impopularité, il est un "pauvre con". Un journal publie une pétition contre la concentration du pouvoir, ce n'est pas le fait d'un groupe représentatif de signataires de tous bords, mais c'est l'initiative personnelle d'un journaliste agitateur hargneux (Jean-François Kahn) réunissant un petit nombre de "losers" (eh oui l'opposition a perdu les élections : cet échec, si je comprends bien, discrédite à tout jamais ses propositions et objections, par définition amères et revanchardes). On n'en est pas encore à la théorie du complot, mais ça ne saurait tarder. Si l'on écoute ma chouchoute, Nadine Morano, les perdants sont dans le camp des criminels, alors que les winners élus sont, eux, non pas dans le camp du droit, de la justice, mais dans celui des victimes.
Car le problème est aussi là, dans l'incapacité de notre Président et ses ouailles à l'abstraction. Les grands principes (loi, laïcité, justice, etc) ça n'existe pas, ce sont des (gros) mots dont se repaissent les idéologues. Le Président, lui, il est dans le réel. Il ne parle pas aux concepts, il parle aux personnes. Toute remise en question de sa politique est donc, d'abord, le fruit d'un énonciateur, lequel, s'il marque un désaccord, est immédiatement suspect. Attaquer la personne permet, ipso-facto, de se débarraser du fond du problème que soulève la personne. De la même façon, quand le Président dérape, ce n'est pas la fonction qui est en danger, c'est un homme qui répond à un autre. Raffarin va même jusqu'à évoquer un "échange privé" (eh! eh!) Quand le Président devient Grand Chanoine, et clame que "Dieu est dans le coeur de chaque homme", c'est son opinion, voilà, il nous la livre. Il n'y a donc pas de Président en France, il y a un Nicolas Sarkozy. Comme il n'y a pas de justice, mais des criminels d'un côté et des victimes de l'autre. Il n'y a pas de laïcité, il y a des croyants et des incroyants. Il n'y a pas de chomâge, il y a des fainéants et des bosseurs. Il n'y a pas de problème des banlieues, il y a des délinquants. Il n'y a pas de liberté de la presse, il y a des journalistes de gauche et des journalistes de droite, etc. L'exemple le plus extraordianire de cette incapacité d'abstraction, c'est la réaction du Chef de l'Etat au retoquage du Conseil Constitutionnel : "ce que je n'accepte pas, c'est quand on dit : ça vaut pour l'avenir, ça ne vaut pas pour le passé.(...) J'aimerais qu'on ne mette pas ce principe de la rétroactivité au service des criminels dangereux." Le principe constitutionnel de non-retroactivité des lois est exprimé dans l'article 8 de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen, en préambule de la Constitution Française de 1958. En gros, si vous condamnez un type à 20 ans de prison pour un crime qu'il a commis, vous ne pouvez pas, au bout de 20 ans, commuer sa peine en prison à vie. On ne change pas les règles du jeu en cours de route. Quand on commet une faute, on doit savoir à quelle punition s'attendre. De la même manière que, lorsqu'on signe un contrat de travail, on devrait savoir à quelles conditions de travail on est soumis (et pour quelle durée, pour quel salaire, mais le Conseil Constitutionnel ne va pas jusque là). Le Président oppose son bon sens terrien individualiste au droit français : ce qu'il n'accepte pas, c'est précisément un principe constitutionnel. Mais la Constitution, ça n'existe pas, il n'y a qu'un Jean-Louis Debré (un loser chiraquien) qui use de son pouvoir résiduel pour faire reculer le schmilblick. A part l'explication de texte, que faire? Pour se défouler, on peut toujours signer. Pour la laïcité, signer ici. Pour la vigilance républicaine, signer là.
Dimanche 24 février 2008
Us et Coutumes
Il y a des traditions dont on aimerait se séparer et qui perdurent pourtant, comme les félicitations chaleureuses de Wilkinson après un France-Angleterre : good game. Très beau votre jeu, très bien pour le monde du rubgy : les Français font le spectacle, les Anglais gagnent, tout le monde est content. Notre nouveau sélectionneur au moins n'a pas la langue dans sa poche : les Anglais font de l'anti-jeu, l'arbitre ne nous passe rien. Comme d'habitude... Le rugby est un jeu physique et stratégique où l'arbitre est toujours contre nous et où les Anglais gagnent à la fin. Notre jeune charnière est pleine d'espoir, mais ça coince dans les finitions. Morgan Para, notre 9, sera peut-être (probablement) un nouveau Galthié dans deux ans. En attendant, c'est vrai qu'on s'ennuie moins que pendant la dernière période Laporte. On n'essaye plus d'imiter les Anglais. On joue à la main, on fonce. On se fait pénaliser en mêlée et sortir en touche sur (presque) chaque action, mais au moins on essaye.
Rupture oblige, il y a aussi des traditions salutaires qui se perdent, sans presque qu'on s'en rende compte : aux Césars cette année, pour la première fois depuis vingt ans que je regarde la grande famille du cinéma se congratuler, pas de discours sur les intermittents, pas de minute syndicale, pas de bizutage du ministre, pas de gros plan sur Jack Lang. Seule Jeanne Moreau évoque vaguement les difficultés des artistes, en doyenne bienveillante autorisée à toutes les excentricités. Les comiques singent gentiment le bling-bling présidentiel. Mais de discours militant, point. Amalric avait évoqué les cinémas d'art et d'essai dans son message de Panama, mais Canal + et Antoine de Caunes n'ont pas jugé utile de lire les dix dernières lignes. On peut toutefois trouver l'intégrale ici, pour ceux que ça intéresse.
Mardi 20 février 2008
J'ai toujours bavé devant les stylos, les plumes en particulier. Mon premier beau Waterman, qui pesait trois tonnes mais que j'ai quand-même emmené, par superstition, au Concours Général, a la plume tordue et le corps écaillé. Il m'a niqué le poignet et sali les doigts maintes fois dans l'adolescence et git aujourd'hui au cimetière des stylos (un tiroir). J'ai perdu le Parker noir gagné dans mon premier concours de nouvelles sur la plage en hiver, je l'ai remplacé par un Parker gris (même modèle), que j'ai perdu également. Il y a eu ensuite une période de fascination assumée, je lisais (je reluquais) à l'époque le magazine Plumes, qui relayait toute l'actualité papetière (si si ça existe) Montegrappa sortait son édition limitée des mythiques Roméo et Juliette, en argent massif, super hors de prix, fantasme absolu, il y en a qui rêvent de Ferrarri, moi c'était Montegrappa. Pour mes 20 ans, un Caran d'Ache Ecridor Retro et son cousin à bille, longtemps égarés puis retrouvés et rénovés (un texte y est consacré dans Photobiographies). Depuis, ils me comblent parfaitement. Bref, j'ai un bon pédigrée de midinette avec l'accessoire, mais je jure que jamais, jamais, il ne m'est arrivé de piquer le stylo d'un lecteur pendant une séance de dédicaces, ni même celui d'un éditeur au moment de signer un contrat.
Samedi 16 février 2008
Back to blue
Nos correspondants sur place nous ont dit : vous avez de la chance, cette année l'hiver est doux. Sauf que pour nous (enfin surtout pour moi, Jérôme est plus robuste) Prague en février (-7° à 4°) c'est un peu la Sibérie. En rentrant, on s'est pris 15 degrés dans les dents. Tombé le manteau, l'écharpe et le col roulé. Passer 4 jours dans une ville étrangère, c'est merveilleux, mais ça prend une autre dimension si vous projetez d'y passer éventuellement quelques années ensuite. Notre séjour était comme Prague : étrange et beau, idyllique et gris, avec ce côté Venise baroque, et ce côté Sleepy Hollow, noir et blanc effrayant. J'ai la peau en carton et un genou en vrac d'avoir arpenté les pavés.
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Appris dans Libé les dernières fusées du président. Etrange, le jour-même Jérôme m'emmenait visiter le Cimetière Juif de Prague. Dans le musée attenant, des dessins d'enfants juifs représentant les camps, les trains, les peurs, le bien et le mal. Sous chaque dessin l'identité, parfois approximative de l'auteur, sa date de naissance et de mort. Je me suis plusieurs fois mordu les lèvres pour ne pas chialer. Je me disais que les autres visiteurs autour étaient peut-être plus fondés que moi à le faire. Peut-être qu'ils avaient des parents morts en déportation, moi, pas juive, qu'est-ce que j'ai comme légitimité à pleurer? Une grand-mère résistante et un grand-père prisonnier. Pas assez pour postuler au trauma personnel, pas plus concernée qu'une autre. Dans une salle, une voix égrenne les noms sans relâche. Les noms écrits au mur en tout petit. Litanie du désastre. Chaque nom ne vaut que par la quantité remarquable des noms. Après l'histoire du président, je me demande si les gosses de CM2 seront traumatisés ou ne comprendront rien. Si le nom du gamin qu'on leur aura filé les poursuivra toute leur vie comme un fantôme, ou s'ils finiront par le haïr d'avoir dû l'apprendre et se le trimballer comme une mauvaise conscience pour les crimes à venir. Expliquer la guerre aux enfants : au pire ils se l'approprient, au mieux ils vous en veulent. Ca m'ennuyait quand mon grand-père me racontait la sienne. Expliquer aux enfants le génocide, ça veut dire le simplifier, l'expurger pour qu'il soit dicible. Ne pas montrer les images, ne pas entrer dans les détails. Alors quoi? Emouvoir sans choquer? Ici le traumatisme, c'est la moindre des choses. A dix ans, on comprend à peine ce que mourir veut dire.
Je dis ça, je m'en veux de relayer encore la fusée présidentielle. Plus c'est tabou, plus ça remue la merde, plus c'est efficace. Pour le coup, je me demande comment il va réussir à monter les enchères la prochaine fois. Mais il me semble (je ne vérifie pas mais il me semble) que j'ai déjà écrit cette phrase.
Lundi 11 février 2008
Carnaval
Avec son tout nouveau Forum Jacques Médecin, son Jardin Alsace-Lorraine (avec sa statue à la mémoire des combattants d'Algérie) et son Jardin de l'Indochine Française Nice est décidément, comme le dit Jérôme, un laboratoire pour la France de demain. On l'a vue la semaine dernière au Petit Journal (Nice, ses palmiers, ses chiens-chiens, ses hommes politiques de droite) ce soir au JT de France 2, le maire sortant promettant aux maraîchers de "fermer les yeux pendant 3 semaines" sur leurs emplacements illégaux, devant les caméras du service public. Pujadas dans un formidable lapsus rebaptise le candidat Estrosi "Christian Sarkozy" - c'est vrai que la filiation est amplement revendiquée. Estrosi a dû s'excuser la semaine dernière après que le Canard Enchaîné a révélé ses frais de jet privé (138 000 euros) engagés par le contribuable sur un caprice du ministre qui préférait aller au pot du Président plutôt que de prendre le vol Air France qui lui était réservé. Le principal argument électoral d'Estrosi est d'avoir le bras long, je cite "Nice va être en concurrence avec d'autres grandes villes (...) il vaut mieux quelqu'un qui ait le soutien du gouvernement". Et l'argument porte, croyez-moi, dans nos contrées on sait bien qu'il vaut mieux connaître bien-le-juge que bien-la-loi. Ou plutôt, on a depuis longtemps renoncé à connaître la loi : ça ne sert à rien quand on a le juge dans la poche. Le suspense niçois des municipales se résume à : y aura-t-il un second tour? Mais nul doute que le poulain du président finira par l'emporter. Chez nous, j'ai peur que même l'histoire de Neuilly soit perçue comme un bon présage. Un homme qui sait y faire, il se démerde pour donner une bonne place à ses enfants. Par les temps qui courent, c'est bien la moindre des choses. Si vous étiez à sa place, franchement, z'auriez pas fait pareil? (avé l'assent)
Au rayon des symptômes j'attire votre attention sur le procès de la semaine, procès dit "de la honte" même si évidemment la Côte d'Azur n'a pas le monopole des marchands de sommeil. Disons que celui-ci nous a paru paru particulièrement sympathique (et encore, dans le reportage, on ne voit pas sa sublime villa-piscine de Roquefort-les pins). Le soleil et sa torpeur font oublier bien des choses. Pour éviter les effets d'une trop forte insolation en plein hiver, nous allons faire un petit tour au pays de Kafka dans les jours qui viennent, si les hôtesses veulent bien nous laisser embarquer cette fois, et le brouillard risque de nous rafraîchir les idées. A ce propos, nous avons découvert à force de plancher dessus que le service de Yahoo Météo est complètement bidon, les prévisions changent toutes les deux heures. On ne sait donc toujours pas quel temps on va trouver là-bas, mais ma mère m'a prêté ses bottes fourrées, je suis parée.
Dimanche 3 février 2008
Dans le jardin du bien et du mal
Notre Président qui n'a pas pu se marier à l'église disait il y a peu que « dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance ». Evidemment, cela est en soi très contestable, comme le rappellent les syndicats (SNES et SNUIPP entre autres) parce que la hiérarchisation des paroles laïque et religieuse est en soi dangereuse, parce que la parole religieuse, si elle est décrétée plus crédible que la parole scientifique, pourrait discréditer la science avec l'aval de l'Etat - souvenez-vous, Darwin est un dangereux subversif... Eve est issue de la côte d'Adam...
Mais je voudrais insister sur un point : la radicalité du sacrifice, l'engagement porté par l'espérance. Les curés ont-ils l'apanage du sacrifice? De l'engagement? De l'espérance? Chaque matin, lorsque mon amoureux s'en va à 7h15 pour ses 90 km d'autoroute quotidiens, pour aller expliquer les temps simples et composés, l'histoire littéraire, le raisonnement par induction, à trente charmantes petites têtes blondes de 14 ans au risque de se faire traîter de connard (ce qui n'est encore jamais arrivé je vous rassure), par quelle force est-il mû? Est-ce l'envie, irrépressible, de toucher ses 130% du smic à la fin du mois? Ou bien la fierté masochiste de travailler pour un employeur qui le trouve moins efficace qu'un curé? (Je suis injuste, hier soir chez Ruquier, Darcos a bien passé cinq minutes à cirer les pompes de ses employés, comme quoi la démagogie a aussi du bon). Le prof, c'est sûr, ne croit en rien, n'est investi que de la confiance de l'Etat (excusez du peu). C'est vrai, il n'a pas fait voeu de chasteté, mais de pauvreté ça se discute, et il n'a passé que cinq ans à étudier ses livres dont une seule véritable année ascétique pendant la préparation du concours. Moyennant quoi il est soumis à des règles très strictes, et tout le monde (parents, vox populi, hiérarchie, élèves eux-mêmes) peut lui tomber dessus à la moindre incartade. Parce qu'il incarne l'institution. La même institution qu'est censé incarner le chef de l'Etat, et qu'il dénigre à travers les enseignants à chaque fois qu'il persiste dans sa stigmatisation. Vous me direz, ce n'est pas nouveau, je radote, et on pouvait s'en douter quand, pendant la campagne, le candidat Sarkozy avait laissé échapper que les français voulaient gagner plus pour "payer l'école des gosses". Dans une école bien privée et bien religieuse, c'est sûr, les valeurs ont plus de chance d'être transmises... et en effet le fils Sarkozy semble bien avoir appris à conduire son scooter chez les jésuites.
Mais revenons à l'actualité : un prof n'a pas le droit de gifler un élève. Sous aucun prétexte. A part peut-être la légitime défense, et encore. Pourtant, si l'on condamnait le gifleur, nul doute que demain, dans tous les établissements scolaires de France, la recrudescence d'injures à l'égard des profs serait manifeste. Le gifleur risque fort, en conséquence, de n'être pas condamné, afin de sauvegarder une certaine tranquillité publique. Car si la vox populi s'élève pour soutenir le gifleur (et pour un fois, nous nous en réjouirons) les collégiens auront tôt fait de porter l'insulteur en triomphe, et de vouloir l'imiter (il faut les comprendre, c'est un peu leur Jérôme Kerviel à eux, le type qui a fait la nique aux institutions). Pour éviter la multiplication des troubles à l'ordre public donc, il est urgent de punir l'insulteur et d'acquitter le gifleur. Mais une question me brûle les lèvres : un curé a-t-il le droit de gifler un enfant? La main de Dieu a-t-elle le droit, investie de l'engagement, du sacrifice, de l'espérance, de s'échoir sur la joue d'un enfant mal élevé? Une gifle religieuse est-elle plus légitime qu'une gifle laïque? Notre Président, qui envisageait récemment de confier son fils au président chinois pour "lui apprendre la discipline" a sûrement un avis sur la "radicalité" de la sanction.
Finalement, Nicolas, qui a choisi ses témoins de mariage chez Prada et LVMH, a peut-être raison : dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, le Président de la République ne pourra jamais remplacer un Pape ou un Pope, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance... Il y a encore du boulot.