28 février 2009

Le bouclier

Les abords de la Place Venceslas comptent paraît-il 34 bordels plus ou moins déguisés en cabarets, devant lesquels nous passons régulièrement pour nous rendre dans notre sportbar préféré. Le long de la place et dans les rues adjacentes sont postés nombre de rabatteurs chargés d'aborder la gent masculine. Je ne l'avais pas remarqué parce que, quand je suis là, ma présence suffit à décourager les rabatteurs, qui ne s'en prennent pas aux proies accompagnées. Les garçons s'en sont rendu compte en allant voir sans moi l'UEFA cette semaine, et j'ai pu vérifier mon étrange pouvoir de dissuasion hier soir à l'occasion de France-Galles (quel plaisir ce match, bonne vieille dramaturgie hitchcockienne, jusqu'au bout du bout, avec un bon fou rire final quand les Marseillais de la salle ont entonné "et y sont où, et y sont où les galloillois" - pas le genre à se laisser décourager par un mot de deux syllabes, les Marseillais). Au retour, il y avait sept garçons et mon pouvoir de dissuasion avait un peu baissé - comme dans les jeux vidéo, seuls les deux types qui marchaient à côté de moi étaient préservés des assauts des rabatteurs. Les autres se voyaient adresser d'insistants "go fuck", "special sex"... J'ai fait demi-tour pour prendre le bras de Jérôme, et le rabatteur le plus virulent, loin de se foutre de ma gueule comme je l'avais imaginé, m'a demandé pardon. Les rabatteurs des bordels pragois sont étrangement polis avec les femmes de leurs clients potentiels.

 

24 février 2009

Le changement

J'avais élu domicile dans le plus joli café du coin et j'avais persévéré. Le ballet des serveurs était devenu ma routine quotidienne et si je ne connaissais pas leur nom j'en avais attribué arbitrairement un à chacun. L'un parlait français, l'autre anglais, un troisième ne parlait pas du tout et les trois restant étaient des interlocuteurs occasionnels auprès desquels éprouver mes quelques mots de tchèque, même quand je ne disais rien j'imaginais ce que je pourrais dire, et ça me faisait progresser un petit peu dans la logique d'une langue qui se dérobait si bien à la mienne. J'avais dit que je terminais une thèse, que je venais de Nice, l'anglophone connaissait Nice grâce au championnat de foot. J'avais dit qu'on n'était pas si bons, qu'on avait de la chance. Je me faisais chambrer gentiment sur mon accent. Il y avait un serveur tunisien qui réduisait de temps en temps ma note des deux tiers, et ses collègues tchèques avaient l'air de trouver fort incongru ce traitement de faveur. Avec le serveur tunisien, ça nous faisait un point commun, en plus de langue, le sud, la hantise de l'hiver trop long, il avait survécu déjà à huit hivers tchèques, ça donnait de l'espoir. Un matin le serveur anglophone avait été remplacé par un apprenti, et le mutique par un souriant un tantinet mielleux que j'avais pris en grippe par pure fidélité aux anciens. J'avais demandé au tunisien si c'était les vacances ou une épidémie de gastro : ils ont joué avec la caisse, ils se sont fait virer, avait répondu le tunisien d'un air un peu triste. J'avais dit que ça allait faire du changement. Peut-être à me voir ainsi boire le même caffe latte à la même table depuis six mois, avait-il compris à quel point je détestais le changement.

 

21 février 2009

La situation d'énonciation

C'est étrange comme on peut se vautrer quand on mésestime son auditoire. Si j'ai appris quelque chose en cinq ans de thèse sur le théâtre, c'est que la nature du message délivré dépend autant de celui qui parle que de celui qui écoute. Le discours de Sarkozy aux chercheurs, qui buzze terriblement ces derniers jours, est un exemple assez excitant de ce décalage entre la forme de l'énoncé (ce qui est dit) et les circonstances de l'énonciation (à qui on s'adresse, dans quel contexte). Sarkozy lit un discours qui est parfois assez technique, et il a l'air de ne pas comprendre tous les tenants et aboutissants de ce qu'il dit - les phrases sont parfois un peu longues, il s'en faudrait de peu qu'il ne perde le fil. Pour compenser cette légère insuffisance, il s'empare de quelques points qu'il maîtrise bien, les plus politiques, et il tricote un peu de démagogie autour, il fait son numéro de rhéteur à la petite semaine, et c'est affreux comme, en imaginant devant lui le parterre d'universitaires qui ne sourient pas à ses blagues, qui éventuellement soulignent le goût doûteux de ses procédés éculés - question-réponse,"pourquoi je fais ça? je vais vous le dire", name-dropping, "hein chère Valérie, n'est-ce pas cher François", des gestes mécaniques qui rythment articficiellement la parole, s'appuyant parfois dans le vide et loupant les mots-clefs, la répétition des formules "je le dis, je le dis", "on ne l'a jamais fait, jamais fait", "pour la première fois, la première fois"... Tout cet arsenal persuadé de s'adresser à des cons sur le mode pédagogie de bazar, sonne ici terriblement creux et vain. Les pauvres types qui se sont tapés douze ans d'études pour s'entendre dénoncer leur médiocrité sur le ton de la remontrance paternaliste "eh oui, eh oui " "la vérité n'est pas désagréable parce que je la dis mais parce que c'est la vérité" par un type qui a eu 7 au bac de français, ils doivent les avoir là. D'autant que, si j'en crois cette version résumée qui émane de chercheurs du CNRS, les affirmations statistiques sont fausses, et le complexe français rigoureusement inventé et entretenu à des fins politiques. Daniel Schneidermann écrivait la semaine dernière dans Libé que la meilleure arme des opposants était la parole - la logorhée présidentielle - c'est vrai, et pourtant elle n'a pas changé cette parole, je la connais par coeur, haussements d'épaules et mimiques à l'appui, depuis 2005 Sarkozy parle comme ça, mais voilà, quand il parle aux chercheurs il ne sait pas s'adapter, il est méprisant comme avec tous les autres, sauf que ceux-là sont armés pour déceler le mépris, l'analyser, se révolter contre, et même organiser la médiatisation du discours incriminé.

 

15 février 2009

Hasard objectif

Il n'y avait que très peu de chances que je me retrouve assise au Café Spika, l'un des plus glauques du quartier, ce dimanche en début d'après-midi, et il a fallu un certain nombre de facteurs pour m'y pousser - d'abord il n'y avait pas de place au Cubiste qui attendait un groupe de touristes, je n'ai pas eu la patience de me balader 40 minutes dans le froid avant d'y retourner, et puis il y avait eu cette coupure internet à la maison et Jérôme avait dit qu'il irait au Spika pour consulter ses mails. Je venais de m'asseoir quand il a appelé pour dire que la connexion était rétablie. Comme j'avais commandé un Coca light, j'ai décidé de le boire en écoutant la conversation des français de la table d'en face, ce que je ne fais jamais (en général, quand je repère des français, je dégaine mon MP3). Le type m'avait repérée aussi car j'avais échangé deux mots au téléphone. Il parlait donc, à la fois pour sa petite amie et pour moi (revoir double énonciation, cours de 1ère année).

Je n'ai saisi que des bribes : il est prof, probablement de philo. 35 ans environ. Elle petite, discrète, jeune. Ils ont un gros sac à dos, ils reprennent le train ce soir. Il dit qu'il aimerait écrire. Il lui propose d'écrire avec lui. Il dit que le pouvoir des romanciers, c'est inventer la vie, se glisser dans la peau du personnage (jusque là, cliché) il parle de Hubert Selby Jr. Tiens tiens, pire comme référence. J'attends qu'il se mette à casser la littérature française, c'est assez courant et toujours très chic. Mais non, il enchaîne, il dit qu'il a une idée. Evidemment, un roman c'est long, longue haleine. Mais sans aller jusqu'au roman... Je n'entends pas tout, il dit le meilleur sujet, pour moi, puis il dit le visage, tu vois ton visage ce n'est pas ta main, c'est ton identité. Quand tu rencontres quelqu'un c'est ce que tu vois en premier, ce qui t'attire ou pas. Il dit quand on aime, qu'est-ce qu'on aime? On aime toujours une apparence. Il dit j'ai croisé à la gare un type qui tenait une femme comme ça par la main, une femme défigurée. Qu'est-ce qu'il aime, ce type? Qui est-ce qu'il aime? Tu vois, c'est le sujet le plus triste, quelqu'un qui a perdu son visage, mais c'est ... (je n'entends pas). Il dit que Lévinas dit quelque chose là-dessus.

Je le vois à peine, je ne bouge pas. Un instant, panique, je me dis il me connaît, il le fait exprès. C'est tellement absurde. Puis j'ai envie de me lever, de dire bonjour je suis romancière je vis ici, je viens de passer trois ans à écrire sur ce sujet, laissez-moi votre adresse je vous envoie le livre quand il sort. Et puis je ne vais pas leur gâcher leur dernière après-midi. Pas enfreindre leur intimité, et risquer de transformer mon petit miracle en litost recuite. Je vais payer mon coca et je m'en vais. Je croise le regard de l'homme. Je pense que je le reconnaîtrais dans la rue.


12 février 2009

Je commence à bien aimer Vaclav Klaus, qui a certainement un humour pince-sans-rire (c'est très tchèque) bien au-dessus de la moyenne. A la lumière de ses récentes déclarations sur Sarkozy qui voudrait bien rester "président permanent" de l'U.E. "je le comprends, c'est très humain". Il a également déclaré (et à Paris, s'il vous plaît) qu' "il n'est pas nécessaire d'être hyperactif et d'organiser un sommet européen tous les week-ends" pour être un bon président de l'Europe, il refuse de dire s'il s'opposera ou non à la ratification du traité de Lisbonne, parce que "comme aux échecs", on ne dévoile pas sa stratégie à l'avance. Il conclut qu'il n'y a pas de tension entre la France et la République tchèque, ce qui nous réjouit beaucoup, expats français que nous sommes, vous imaginez. Pour ceux qui auraient raté le dîner de passation de pouvoir imaginé par les Guignols, bon appétit.

 

8 février 2009

The band played waltzing Mathilda

J'écoute les Pogues pour me consoler de la défaite contre l'Irlande. Good game. Beau match. Arbitre de merde. Ici les six nations sonnent comme un rappel républicain : Français réunis dans une même salle enfumée du sportbar le plus fréquentable de la rue des cabarets. Vivement la semaine prochaine.

 

7 février 2009

Zlobi

Je n'ai pas vu le président à la télévision. Il y a six mois je me serais fait un devoir. Aujourd'hui c'est seulement le titre de DNES, le quotidien national, qui m'interpelle : Proc Sarkozy zlobi Cesky (les accents en plus) : Pourquoi Sarkozy énerve les tchèques ? (Génial, un verbe de plus à mon vacabulaire). Car évidemment, pour justifier sa suppression de la taxe professionnelle, le président est encore allé me chercher l'exemple tchèque, ces enfoirés de tchèques qui fabriquent des bagnoles pour moins cher que nous. Les tchèques sont donc énervés qu'on les cite en contre-exemple, et énervés que la France multiplie les mesures protectionnistes destinées enrayer la délocalisation, puisque ici aussi c'est la crise, et que les entreprises européennes ont tendance, en temps de crise, à poursuivre la délocalisation en Afrique du Nord, voire en Asie.
Le discours selon lequel la relance par la consommation favoriserait les économies étrangères, je le trouve doublement insupportable : d'abord c'est faire fi du consommateur pauvre (la priorité, clairement, n'est pas améliorer la vie des gens, mais relancer les grandes entreprises nationales) et puis la crise est mondiale : relancer les économies étrangères, par ricochet, ça devrait relancer l'économie française, non? On trouve quelques économistes pour le dire. Prendre l'exemple des délocalisations à l'intérieur de l'UE, c'est déjà poser une concurrence interne - ce qui est quand-même un comble pour un type comme Sarkozy qui a fait ratifier le traité de Lisbonne en force contre l'avis des citoyens - on le lui a assez dit, pendant le référendum : le problème de la Constitution européenne c'est qu'elle encourage le DUMPING SOCIAL. Et maintenant c'est lui qui brandit les délocalisations comme un repoussoir? L'euroscepticisme tchèque a de beaux jours devant lui.

 

3 février 2009

De particulier à particulier

Je regarde avec quelques heures de décalage le Grand Journal de Canal + et je retrouve un de mes vieux démons, pardon à ceux qui ont déjà lu semblables diatribes ici, ça ne me passe pas.
Denisot a invité Monsieur Beck, qui vient d'écrire un livre sur son année comme otage au Vénézuela et en Colombie. Il raconte son calvaire les larmes aux yeux, il est émouvant, moi aussi j'ai les larmes aux yeux pour ce pauvre homme qui a vécu l'horreur, s'est ruiné pour payer la rançon, abandonné par l'Etat français, et qui vit aujourd'hui dans un mobil home prêté par un ami. Vraiment pathétique, le type a l'air si gentil et d'en avoir tellement chié. A côté de lui, Patrick Devedjian l'écoute, et j'imagine que comme moi, il doit être ému (si, si, je le crois). Mais il ne peut pas s'en empêcher, double réflexe de communicant et d'homme de droite, il lui demande : où est-ce que vous habitez? Le type donne le nom de son village dans le sud-ouest - Devedjian enchaîne : donnez-moi ça, je vais m'en occuper. Le type remercie. Dit encore qu'il a des soucis avec sa belle-fille qui n'a plus de visa, et puis un terrain qui n'est plus constructible. Devedjian lui serre le bras et le lui redit, je vais m'occuper de ça. Et hop, effacée la nullité de l'administration française, hop, fini le malheur, Devedjian a donné son coup de baguette magique et le téléspectateur moyen peut s'endormir tranquille, l'histoire finit bien, comme au bon vieux temps où Julien Courbet réglait les problèmes des français en détresse sur TF1. Avec un petit + pour Devedjian dans les sondages, fastoche, et la bonne conscience en prime. Car le pire, c'est que je le crois sincère. Je crois qu'il est vraiment ému devant l'histoire de Monsieur Beck parce qu'il faudrait être un enfoiré de très très haut vol pour ne pas l'être. Mais comment peut-on être assez naïf ou aussi faux-cul pour continuer à agir ainsi à la petite semaine, au cas par cas, quand on est un homme politique? Si on lui avait présenté un par un en direct à la télé les déshérités de la Rue de la Banque, il les aurait régularisés? Il leur aurait donné un logement? Si on lui présente les chômeurs de Gandrange, il les reclasse un par un? C'est fastoche de régler les problèmes d'un type. Une justice de Sherif. Mais les problèmes de 60 milions de types, c'est ça ton boulot, Ministre de la Relance. Jouer au seigneur devant le mendiant du coin, c'est bon pour le citoyen lambda. Je croyais que les hommes politiques devaient s'occuper du peuple. Pas du voisin. J'ajoute que, lorsque le citoyen lamba donne à manger à son voisin, il n'a pas une caméra de télé braquée sur la gueule. Sinon ce n'est plus de la solidarité, c'est abject.
Il me semble qu'il y a quelque chose de profondément inique dans cette idéologie qui consiste à croire que les problèmes des hommes sont individuels. Quelque chose d'irresponsable et de foncièrement hypocrite.