Mercredi 30 janvier 2008

Fantômes

Longtemps que je fréquentais ce site sur Hervé Guibert, d'utilité publique pour les exégètes, vrais fans ou lecteurs de passage. Il y a quelques jours je suis entrée en contact avec l'un de ses fondateurs, en découvrant la très belle critique qu'il avait consacrée à Photobiographies. Arnaud Genon m'a donc donné l'occasion d'exprimer ici mon amour pour les textes d'HG et pour son fantôme si présent. Il est assez fréquent de rencontrer sur papier des écrivains morts, mais lorsque votre auteur vient de mourir juste avant la découverte, le lire est un travail de deuil, la rencontre a quelque chose de tragique : Bataille était déjà mort bien avant que je naisse, mais Guibert, j'avais douze ans quand il s'est suicidé - je me souviens du JT de TF1 ce soir-là. Je l'ai lu à quinze. J'ai commencé par Le Paradis, que j'ai lu dans les jardins du Monastère de Cimiez. Et puis Le Protocole Compassionnel, L'Homme au Chapeau rouge (édition Folio, avec la sublime photo de l'auteur en couverture, que j'ai dessinée, décalquée sur mes cahiers d'école), Mes Parents, en forme d'autobiographie, Des Aveugles, avec sa violence toute crue, Fou de Vincent, le plus nu, et d'autres, avec des photographies, des histoires d'amour, et toujours cette grâce qui me sidérait. En visitant sa tombe et l'Eremo de Santa Caterina, sur l'Ile d'Elbe, son ami Hans Georg Berger, le maître des lieux, m'avait demandé par quel livre j'avais commencé. Si j'avais dit un autre titre, peut-être nous aurait-il fermé la porte? Je me dis que Le Paradis a peut-être été mon mot de passe pour pénétrer dans la Sacristie, la petite pièce blanche où Guibert écrivait, et dont les reliques sont restées intactes.
Au hasard de la toile, j'ai découvert ce matin cette vidéo d'une interview de Georges Bataille. Je ne l'avais jamais vu autrement qu'en photo, jamais entendu sa voix. Un jour dans une bouquinerie avignonnaise, un mot de sa main sur la papier jauni d'un livre m'avait donné le frisson. Le voir et l'entendre ici me rappelle soudain sa réalité.

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Jeudi 24 janvier 2008

FM

J'ai abandonné deux heures mes copies ce matin pour accompagner solidairement le cortège des fonctionnaires niçois. Pas lourd, mais pas ridicule non plus, sous un soleil californien. On ne choisit pas la banderole, et on se retrouve par hasard derrière l'UNSA, qui ouvre le cortège. Bizarre, leur logo est bleu, du coup ils sont en bleu et blanc, c'est bête mais ça jure avec la dominante rouge partout ailleurs. Et puis ils ont leur propre musique, diffusée par leur propre camion, et là, ça commence mal, la version Star Ac' de "La musique" j'ai toujours pas compris le message. Un fille prend le micro et commence à scander des slogans convenus : "Haut salaire, président, bas salaires, fonctionnaires"... Elle s'enhardit, slogans de plus en plus virulents, jusqu'à ce classieux "Nicolas, baise Carla, pas le pouvoir d'achat" (en plus elle a du mal à prononcer, elle dit "Clara"). Bref, on se marre un peu, on se dit finalement ils y vont fort à l'UNSA, ils cachent bien leur jeu. Et puis, sur le boulevard Jean Jaures, la musique change, et je reconnais ce gros réac de Florent Pagny, le cortège qui défilait deux minutes avant au son du Chiffon rouge se trémousse maintenant sur "Ma liberté de penser". Nous n'y tenons plus et rejoignons le SNES, qui chante l'Internationale, même qu'il faut un certain courage pour lever le poing dans les rues de Nice en chantant ça, on se sent vraiment tout petit, décalé, comme si on était sorti en pyjama avec une tache de bave sur la manche. En quittant le cortège avenue Jean-Médecin, le camion de l'UNSA diffuse de nouveau Florent Pagny. Je n'y tiens plus, je vais accoster une blonde qui danse sur le toit du camion, quarante-cinq ans, elle se penche et je dois quasiment lui crier dans l'oreille pour qu'elle m'entende :

moi - vous n'avez pas compris la chanson, elle est contraire à vos intérêts
elle - c'est la première fois qu'on a la musique
moi - mais c'est une chanson contre les impôts
elle - nous aussi on est contre les impôts
moi - mais non vous êtes pour la défense du service public
elle - mais on est aussi contre les impôts

J'ai dû faire un geste d'impuissance et partir. Ils sont tous comme ça à l'UNSA ou je suis tombée sur un cas? Ils sont pour le bouclier fiscal? Ils ont pas compris la chanson? Ils connaissent pas l'histoire de Pagny et ses contrôles fiscaux? Ils ont écouté que le refrain? Ou ils pensent qu'on peut financer le service public en se passant des impôts? Faudrait leur expliquer, sinon on va finir par défiler sur du Michel Sardou la prochaine fois. Ou du Johnny. Ou du Doc Gyneco. C'est moi qui suis sectaire, là?

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Samedi 19 janvier 2008

Sweet Arabie Saoudite Queen

Ok, le titre est tiré par les cheveux, j'admets. Mais je n'ai pas résisté, et puis ça vous donnera l'occasion de réécouter le poète. Les mots ont un sens, lourd à porter parfois, mais on est prié de faire avec. En littérature, le sens se double souvent d'un reflet irisé (l'ensemble des connotations qu'il charrie) Bataille disait "la besogne" des mots. Parfois on remplace un mot par un autre, et ça crée une image - une métaphore. Mais hors de la littérature, point de tolérance sémantique. Jusqu'à la semaine dernière, le mot laïcité voulait dire : principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l'Etat n'exerçant aucun pouvoir religieux et les Eglises aucune pouvoir politique (Petit Robert). Vous pouvez consulter Wikipédia pour en savoir plus, quoique les pages Wikipédia sont susceptibles de subir des modifications intempestives en fonction de l'actualité. Bref, depuis cette semaine, laïcité ne veut plus dire laïcité, mais reconnaissance du sentiment religieux quel qu'il soit. Après son discours au Pape, le 14 janvier notre Président est allé porter la bonne parole à Ryad, où il en a profité pour faire la promo de sa politique de civilisation devant un parterre de Saoudiens. Après l'amour, la vie, aujourd'hui c'est de Dieu que le Président vous parle. On peut lire le discours de Ryad ici ou ici (je vous laisse le choix pour des raisons évidentes).
Aller dire que Dieu transcendant (...) est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme. Dieu qui n'asservit pas l'homme mais qui le libère. Dieu qui est le rempart contre l'orgueil démesuré et la folie des hommes. Dieu qui par-delà toutes les différences ne cesse de délivrer à tous les hommes un message d'humilité et d'amour, un message de paix et de fraternité, un message de tolérance et de respect, c'était en soi une bizarre manière de représenter la France, où la séparation de l'Eglise et de l'Etat est effective depuis 1905. (Personnellement, sorry, Dieu n'est pas dans mon coeur) Mais aller le dire au Roi d'Arabie Saoudite, aller parler du message de fraternité, d'amour, du message civilisationnel de Dieu dans un pays qui applique la charia, un pays où les femmes n'ont ni le droit de vote, ni le droit de se promener seule dans la rue, ni celui de conduire, un pays qui condamne les victimes de viol, je n'ai pas compris. Revenir en France ensuite, en remettre une couche devant les représentants des cultes, confondre ostensiblement oecuménisme et laïcité, puis changer de discours, revenir en arrière, se réclamer d'une "conception classique de la laïcité"... Comprends pas non plus. Et puis si, au fond. Rengaine bien connue. Il y a longtemps, que ça a commencé. La stratégie c'est : ne pas se laisser dicter son agenda par les médias. Ne pas leur laisser le temps de vous remettre en question. Occuper le terrain coûte que coûte, inventer un nouveau joujou chaque semaine, une friandise à leur mettre sous la dent. En ce début d'année, cote en baisse dans les sondages, pouvoir d'achat au point mort, mariage déjà usé avant d'avoir été signé... Il fallait bien trouver quelque chose. Notre Président s'y connaît : plus ça pue, plus c'est efficace, plus on joue avec le feu, plus ça détourne l'attention. Un écran de fumée, pour nous enlever les yeux du portefeuille. Jai l'impression (mais ça n'engage que moi) que les Français tiennent désormais davantage à leur portefeuille qu'à leurs idoles, si sacrées et bienfaisantes soient-elles. Pas gagné, le détournement. Fort à parier qu'il va falloir faire monter les enchères. Quelle est la prochaine valeur républicaine réduite en bouillie pour escamoter l'impopularité croissante de notre Président - et son humiliant dépassement dans les sondages par son premier ministre? La désémantisation au service de la communication, un an déjà.

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Mardi 15 janvier 2008

Regarde les hommes tomber

Chaque fois que je reste un moment sans aller à la maison de retraite, ça me taraude : quand je vais revenir il y en aura un de moins. Aujourd'hui c'était Monique. Deux ans qu'elle venait à mon atelier d'écriture. Elle n'avait pas l'air fragile, comme ça, avec son rouge à lèvres orange et sa mine réjouie. Monique, c'était le coeur. Je me doutais que s'il en manquait une, cette fois-ci, ce serait elle. Je ne me suis pas attardée dans le couloir du premier étage, quand on m'a dit "il n'y a personne". Et puis, au troisième, j'ai demandé confirmation à une aide-soignante. A la maison de retraite, on ne manifeste pas sa tristesse, quand quelqu'un meurt. On n'en parle pas, on dit "décédé" et on passe à autre chose. C'est une sorte de pudeur, de politesse, dans l'intérêt de tous - employés et résidents. Si on pleurait, on y passerai sa vie. Quand on vient de l'extérieur, le silence choque. On voudrait partager, commémorer. Faire de chaque disparition un événement unique, comme était unique la personne qui meurt. Mais on prend sur soi et on respecte la tranquillité des autres. On a peur de déranger, peur de passer pour une petite nature, rien dans le ventre, sensiblerie. Si tu n'as pas les épaules pour supporter ça sans broncher, tu n'as rien à faire ici.

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Dimanche 13 janvier 2008

L'amour non

J'ai été frappée, vendredi soir chez Durand, d'entendre Henri Guaino, l'idéologue du président, se flatter que son champion ait fait, durant sa campagne," un discours sur la vie", "un discours sur l'amour", ce qui "n'avait jamais été fait". Cela pour justifier et expliciter la "politique de civilisation" empruntée à Edgar Morin. Je me suis inquiétée de cette intrusion dans notre sphère privée, bigre, je n'ai déjà plus le droit de fumer au café, bientôt ce sera chez moi, et quoi encore, on va venir m'expliquer comment il faut que j'aime? Au secours.
Forte de cette inquiétude (oui, l'inquiétude est une force par les temps qui courent), je me précipite sur mon Google et j'essaie de dénicher ce fameux "discours sur l'amour" signé Henri Guaino. Ca n'a pas été facile, mais j'ai trouvé ceci, le discours du 18 mars au Zénith, discours aux "jeunes" car seuls les jeunes semblaient avoir été conviés pour l'occasion. Si vous avez du courage, du temps et de la lucidité, vous pouvez y aller. Autrement, je vous résume la situation : le président cite pèle-mêle Baudelaire, Rimbaud, Albert Cohen, Victor Hugo, Jeanne d'Arc, Antigone, fustige la détestation de soi et la fascination du suicide, et bien-sûr, théorise l'amour tout en livrant sa propre expérience de la jeunesse et de la souffrance, du sentiment amoureux, de l'abandon de soi.
Au secours, vous disais-je, ça me rappelle cet échange magnifique sur le plateau d'Ardisson où Marcella Iacub tentait d'expliquer à Nadine Morano qu'en voulant règlementer la prostitution elle faisait du "socialisme sexuel" et l'autre évidemment ne voyait pas le rapport.
Le discours est de belle facture, les références sont séduisantes, le lyrisme indiscutable. C'est précisément ce qui craint : ce discours n'a rien à faire dans la bouche d'un candidat à la présidentielle. D'autant que les transitions entre les citations sont un infâme gloubi-boulga de sentences démagogues : aimer, c'est la seule chose qui compte vraiment, d'évocations tire-larmes - à propos d'Albert Cohen qui pleure sa mère décédée : souvent la jeunesse regrette un jour de n'avoir pas su bien aimer ce qu'elle avait de plus cher quand il était encore temps, de vieux-connisme aigü : j'ai suffisamment d'expérience de la vie, de ses épreuves comme de ses joies pour vous le dire avec certitude, Vous pensez au plaisir et souvent à lui seul. C'est le privilège de la jeunesse qui ne sait pas encore vraiment ce que c'est que la souffrance!, de lieux communs : c'est en surmontant sa souffrance que l'on devient plus fort, il arrive que les rêves se brisent. Ce n'est pas une raison pour ne plus rêver. Pour en arriver à des affirmations troublantes : le drame de la jeunesse française depuis quarante ans (...) c'est qu'au lieu de lui apprendre à aimer on le lui a désappris et des exhortations fougueuses : réapprendre à aimer, c'est le plus grand défi auquel se trouve confrontée la civilisation moderne. On pourrait gloser sur le téléscopage de l'amour civilisationnel avec les bagues Dior en forme de coeur. Passons.
Le candidat a aussi une opinion sur l'éducation des enfants : avec la jeunesse on n'a été ni assez généreux, ni assez ferme, on ne lui a pas rendu service en lui laissant croire qu'elle pouvait tout avoir sans efforts Comme à son habitude, Henri Guaino livre le plus populiste des discours de gauche pour masquer une politique ultra-libérale : qui refuse d'enseigner Antigone aux fils d'ouvriers? Ceux-là sont les vrais responsables du délitement de la société. L'inculture mène au viol. La repentance à la haine de soi. L'ignorance au racisme et au communautarisme. Etc.
Etrangement, le coupable n'est jamais nommé. Nous sommes les innocentes victimes d'un grand "on" qui nous embrume d'utilitarisme depuis quarante ans et nous mène à notre perte. Contre ce méchant "on" Sarkozy est le seul remède, et il a pour ça une magnifique recette (sortir avec un top-model? lui faire offrir de belles vacances par ses potes milliardaires?) : s'aimer soi-même! Il faut s'aimer soi-même d'abord pour pouvoir aimer l'autre. Ah! Voilà le sésame que vous cherchiez depuis si longtemps! Retour rapide et définitif de l'être aimé, on repassera. L'amour de soi ne va pas jusqu'à écrire soi-même ses discours. Mais je m'égare, car l'amour de soi, bien-sûr, c'est l'amour de la France. (Comme disait Amanda Lear, on ferme les yeux et on pense à la République.) Une phrase ne cesse de me turlupiner : Comment s'étonner qu'en dénigrant l'amour de la patrie on réveille le nationalisme qui est la haine des autres? Je la trouve pour le moins paradoxale...
Bon, je vais abréger le suspense, en gros, Guaino nous conseille d'arrêter de nous mordiller les doigts sur l'Algérie Française, d'abord on n'y était pas, c'était nos parents, et en plus on n'a peut-être pas fait tant de trucs moches. Enfin on a aussi fait des trucs bien pour compenser, quoi. Donc, absolution générale par grand chanoine, qui nous explique que si on veut être heureux en amour, il faut commencer par aller voter pour lui, puisqu'il incarne notre identité française fière de soi, et que si on décide d'avoir la tête haute, on aura le coeur léger, on glissera le bulletin gagnant dans l'urne et dimanche soir après la victoire on niquera comme des lapins. On termine avec un bon vieux Martin Luther King, en rêvant d'une érection collective je rêve que le peuple français tout entier se lève - pas pour Danette, pour ma pomme - de toutes les couleurs et de toutes les classes (tant qu'à faire). Enfin, le candidat et son nègre nous promettent de révolutionner la politique en lui donnant plus d'humanité, de courage et de morale, attention, roulement de tambour : la morale (...) c'est ne pas exiger des autres des sacrifices que l'on serait incapables de s'imposer à soi-même. (comme la baisse de ton pouvoir d'achat par exemple) A Rainer Maria Rilke de conclure : Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. Là, je pense qu'il y a eu contre-sens manifeste au regard de l'actualité, comment dire, le candidat a pris cette phrase au sens littéral. Si vous êtes arrivés jusque là, une petite récompense, une désarmante version du désamour selon Charles Pennequin. Je rêve quant à moi de rompre avec le Cyrano du président, le détournement de littérature, ça existe, on peut même porter plainte, j'vous jure, c'est dans la loi française.

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Mardi 8 janvier 2008

Regarder les filles

Certaines font ça et voient fondre sur elles un tas d'emmerdements. D'autres font ça et tout va bien. D'autres passent leur vie leur vie à expliquer qu'il faut regarder les filles autrement, et la postérité les regarde sous cet angle-là.

 

Dimanche 6 janvier 2008

Dimanche

 

Samedi 5 janvier 2008

Corps Ensaignant

Je ne m'adonne pas souvent à la critique littéraire - la discipline est ingrate, assez vaine, et requiert un talent faute de quoi le lecteur s'emmerde - toutefois, il m'arrive d'avoir envie de partager mes bonheurs de lecture, et plus rarement mes déceptions. Le dernier livre de Jean-Yves Cendrey ne m'a donné ni réel bonheur, ni véritable déception, mais plutôt une inquiétude. L'opus m'intéresse à plus d'un titre : j'avais adoré un des précédents livres de Cendrey, Les Jouets vivants, au point de devenir presque inconditionnelle d'un auteur qui manie avec une telle dextérité le lyrisme et le réel, d'un même trait de plume. Et comme, à l'université, je m'intéresse à la littérature référentielle (celle qui parle du réel), j'avais été assez bluffée par la construction des Jouets vivants, comment l'histoire de l'instituteur pédophile Marcel Lechien s'insinue dans l'écriture de Cendrey jusqu'à en réduire les aspects les plus lyriques, comme le réel tient en respect la littérature. Les Jouets vivants était un grand livre. Corps Ensaignant n'est pas un grand livre, ni par la taille ni par la forme. C'est une petite enquête menée par l'auteur à propos d'une jeune fille suicidée et probablement abusée dans l'enfance par un instituteur pédophile que l'institution a préservé. La plume de Cendrey est généreuse avec les personnages, semble relayer leurs dires plus ou moins fidèlement. Les différents narrateurs sont croqués par leur voix. Très bien. La mère surtout, très bien. Et puis la fin du livre, une allusion au procureur Montgolfier (notre héros départemental, je le dis sans ironie), à la "géographie" judiciaire et politique, aux protections franc-maçonnes (très en vogue chez nous aussi) : je me dis tiens, ça doit se passer dans le coin. Evidemment, pas de preuve, comme Cendrey, rien que des conjectures. Assez probantes, quand-même. Ce qui m'inquiète, c'est la rencontre du livre avec la société dans laquelle il paraît. Une société sécuritaire et paranoïaque. Une société qui stigmatise. Une société qui n'aime pas beaucoup ses enseignants, sous le prétexte essentiel qu'ils sont des fonctionnaires, putain de privilégiés protégés par l'institution, tôt retraités, etc. Les instituteurs, j'en connais un rayon. Maman en maternelle, SGEN CFDT, refuse l'inspection jusqu'au bout au péril de son pouvoir d'achat. Institutrice anti institution "la hiérarchie c'est comme les étagères plus c'est haut et moins ça sert". Ma maman, les cas sociaux dans sa classe, elle en parlait le soir en rentrant, ça la remuait. Des instituteurs courageux, dévoués au bien-être et à l'éducation des gamins, des instits militants, qui envisagent la transmission comme le salut de la société, j'en connais beaucoup. De ceux-là, il n'est jamais question dans le livre de Cendrey, pas un pour rattraper l'autre, tous désespérément lâches pour préserver le mouton noir, et même leur bonne conscience avec, hypocrites qu'ils sont. Ce qui me gène, dans Corps ensaignant, c'est le titre et c'est le fait qu'il soit le second livre de Cendrey sur le sujet. Le livre d'un homme qui n'a jamais aimé l'école, et qui trouve dans les cas tragiques qu'il dénonce, matière à emblème. Je ne sais pas combien il y a en France d'instituteurs pédophiles. Il n'est pas besoin de dire que je souhaite qu'ils soient tous sévèrement condamnés et mis hors d'état de nuire, ainsi que les supérieurs hiérarchiques qui les protègent. Mais il pourrait aussi être nécessaire de rendre justice aux autres. Ceux qui oeuvrent pour le bien. Ceux qui ont été, car il y en a eu, injustement accusés. Ne pas nourrir la stigmatisation, dire que les pédophiles ne se recrutent pas là dans leur majorité. (J'entends d'ici les bonnes gens niçoises vanter les mérites de l'école privée, comme si...) Ne pas prêter à confusion. Dire : c'est un autre cas particulier. Dire : l'immense majorité des enseignants sont le contraire de ça. Ma mère a failli démissionner en 70 quand elle a vu Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon. Incarner le pouvoir, si minime soit-il, lui faisait horreur. Il faudrait dire aussi que Jean-Yves Cendrey est un grand écrivain qui ne mérite pas de devenir le porte-parole exclusif des victimes de l'E.N. et de n'être que ça jusqu'à la fin de ses jours. Je lirai son prochain livre avec espoir et avidité.

 

Mercredi 2 janvier 2008

Digestion

Le problème c'est que plus on mange, plus l'estomac grossit, plus on a faim, plus on mange. Depuis deux jours qu'on écoule les restes, le frigo est encore plein. Le ventre bien tendu, à l'heure du bilan, on peut trouver ici une rétrospective assez méticuleuse de l'année politique écoulée (de préférence en dehors des repas). Sinon, je suis encore loin d'avoir souhaité la bonne année à tout le monde. Prière de trouver ici mes voeux les meilleurs. A mes lecteurs sarkozystes (il y en a, un peu masos, très patients ou vrais potes au bon coeur mais curieusement atteints de cécité) je souhaite de tomber enfin la cataracte, aux autres je souhaite de tomber amoureux pour oublier, et de trouver des espaces fumeurs un peu vastes où l'expression des idées, même les plus décadentes, est possible. Comme ici par exemple. Ou, plus radicalement, ou . Bon vent à tous, et gaffe à la bronchite, la franchise médicale est salée.