31 janvier 2010
Mon père ce héros
Un portrait de Fernando Arrabal à l'occasion du Festival d'Avignon 1990. L'été de mes 11 ans. Mon père jouait "La charge des centaures" avec Philippe Bouclet, sous un chapiteau à l'île de Piot, partagé avec une troupe toulousaine qui montait un énergique "Cimetière des voitures". Papa avait loué un appartement dans Avignon, je dormais dans la petite chambre du fond, à côté de l'étendoir où séchaient les costumes. Je me souviens de cette odeur de sueur masculine qu'exhalait la pièce. J'étais la seule à ne partager ma chambre avec personne. Les autres pièces étaient pleines de matelas et de canapés où les élèves du théâtre se relayaient pour 2-3 jours. L'île de Piot était un désert venteux et chaud. Le soir nous regagnions la ville avec bonheur. On allait au Chien qui fume, voir Bouclet jouer son autre spectacle "Vieille canaille" avec Jacques Frantz. On mangeait au pakistanais de la Place de l'horloge. On traînait dans la rue des teinturiers. Un après-midi, à l'abri du bruit et du soleil, dans ma chambre j'avais lu "Les fourberies de Scapin", et j'avais trouvé ça pas si mal. Bon évidemment, pas aussi bien qu'Arrabal... Et puis un soir, on était allé voir "Quartet", de Heiner Müller, dans un parc, sous un pavillon. J'avais beaucoup aimé l'histoire. Le lendemain Papa m'avait offert une très belle édition des Liaisons Dangereuses. En voyant mon père sur ces quelques images de France 3, je le trouve jeune et beau comme un hippie, avec son costume de scène, allongé dans le sable. Et son sourire triste, mais pas blasé, quand il avoue que non, Arrabal ne fait pas recette. Ce que les autres n'osent pas dire, parce que c'est infâmant, pour un artiste. Il y a quelque chose d'essentiel dans ce sourire-là. Quelque chose que je me garde précieusement pour les jours de neige.
28 janvier 2010
Un jour rêvé pour le poisson-banane
Jamais lu The Catcher in the Rye, mais les nouvelles de Salinger ont toujours été les meilleures du monde dans ma poche, modèles d'économie, de trouble, d'ambiguité. Ma préférée s'intitule Jolie ma bouche et verts mes yeux. C'est une conversation téléphonique entre deux hommes dont l'un a une femme à côté de lui. L'autre attend le retour de la sienne. Il est tard dans la nuit.
Salinger a toujours été un fantasme : écrivain suffisamment riche et reconnu pour cesser de publier ses textes, ayant acquis le privilège absolu de seulement les écrire et les enfermer dans une malle ou un coffre fort. J'ai quelques sueurs froides à l'idée qu'on découvre après sa mort qu'il n'a plus rien écrit du tout, en fait, durant sa longue réclusion volontaire. Ou pire : qu'il a détruit toute sa production. Ou encore : seulement de la merde. Mais quelque espoir aussi, maintenant qu'on est débarrassé de l'auteur, qu'on ait enfin accès à ses textes.
18 janvier 2010
Lobbying
Parce que j'aime beaucoup David Kadouch, je vous invite à voter nombreux pour lui : il est nominé pour la "révélation soliste instrumental" aux victoires de la musique classique 2010. Je ne doute pas que les autres soient très bien, mais lui, il est encore mieux. Pour l'écouter et voter, c'est par ici.
Et pour les quelques VIP qui votent pour les Césars, dans la catégorie court-métrage il est encore temps de regarder le film de Caroline Deruas "Le feu le sang les étoiles", et de le soutenir très fort.
12 janvier 2010
Eric Rohmer
Quand j'étais petite je me souviens que ma mère était allée voir Les Nuits de la Pleine Lune, et puis, pas très longtemps après, mon père m'a emmenée voir Le Conte d'Hiver, qui a été un tel moment de bonheur qu'après, je suis allée avec lui voir tous les Rohmer qui sortaient. Tous les Contes des quatre saisons, et puis Les Rendez-vous de Paris, L'Arbre le Maire et la Médiathèque, tous, et puis quand il a fallu choisir un sujet pour mon mémoire de bac en Cinéma-Audiovisuel, j'ai décidé de travailler sur Rohmer. J'ai vu tous ses films : tous les Contes Moraux, les Comédies et Proverbes, je me souviens, une vingtaine en un mois en vidéo, au bout d'un moment je parvenais, dès la première image, à connaître la fin du film, ça m'a fait ça avec Le Beau Mariage, La Femme de l'Aviateur, le Conte d'Automne. J'étais en Terminale, c'était au mois de novembre, mon père m'a dit tu devrais lui écrire. Il connaissait l'histoire de Marie Rivière, et celle de Charlotte Véry, qui lui avaient écrit, et qui avaient été reçues, et qui avaient fini par tourner avec lui. Moi je ne voulais pas tourner, je voulais juste lui poser des questions, j'avais axé mon étude sur "le hasard". Le hasard dans tous les films de Rohmer. J'ai dû réécrire ma lettre cinquante fois avant de me décider à la poster et puis, début décembre, il m'a répondu, une courte lettre, avec au dos : E.R., un petit losange, 22 avenue Pierre de Serbie. Il disait qu'il voulait bien me rencontrer, par exemple entre Noël et le jour de l'an, à son bureau des Films du Losange. J'ai pris le train et je suis allée sonner 22 avenue Pierre de Serbie. Et pendant deux heures, il a répondu à mes questions, sur le hasard et le déterminsme, leurs incarnations à l'écran - les cartes dans le Rayon Vert, l'astrologie dans Le signe du Lion, le ciel encore dans Le Rayon Vert... sur les tournages aussi, sur les choix, la première prise... J'avais 17 ans, j'étais très intimidée, mais assez inconsciente pour le faire tout de même. J'avais sous le bras la correspondance de Truffaut. Je prenais des notes. Il avait 76 ans, il était grand, élancé, il ressemblait à un corbeau, je me souviens m'être dit ça. Un corbeau, c'est impressionnant. Il avait un regard froid et intelligent. Aucune complaisance. Il m'avait fait venir, je crois, par curiosité de ce qu'une lycéenne niçoise aurait à lui demander. Peut-être par principe aussi. Il avait été prof. Il m'a dédicacé son livre "De Mozart en Beethoven" et je suis partie, j'ai repris mon train. Et j'ai eu 18 au bac, les examinateurs ne m'ont presque pas posé de questions à part : il est comment, en vrai, Eric Rohmer?
Je crois que c'est en me parlant de lui que mon père m'a appris le mot "intégrité".
10 janvier 2010
Bright Star
En allant voir le film de Jane Campion, je troquai mon ironie contre la promesse d'un abandon, premier degré, à la beauté des choses. La poésie me gangrenait, le romantisme m'amollissait l'âme et c'était la sensation la plus agréable. Depuis que la rigueur des structures avait remplacé dans mon esprit les mythologies qui rendaient toutes choses à la fois désirables et factices. En jurant que l'on ne m'y reprendrait pas, en refusant d'être dupe, je m'étais privée d'une volupté précieuse. Je la retrouvai donc, surprise : je jurai d'y croire désormais avec coeur. Tant pis pour le ridicule. J'achetai d'abord un livre de John Keats.