Lundi 17 juillet 2006
Qui sème la merde...
L'actualité internationale a remis au goût du jour une vieille expression de mon enfance, pour parler d'un chantier, d'une chambre en désordre, on disait " c'est Beyrouth", je me souviens, je n'avais pas la moindre idée de ce que c'était que la guerre, jamais entendu parler d'Israel et du Moyen-Orient, que déjà "Beyrouth" évoquait l'image d'un chaos familier. Plus tard, quand j'ai continué distraitement à dire "c'est Beyrouth", une camarade libanaise m'a assurée que tout y allait pour le mieux désormais. Je me suis pris un coup de vieux et une petite claque sur ma nonchalence occidentale oublieuse du reste du monde. Aujourd'hui plus question de sourire de mes abus de langage. Rien ne va plus dans la capitale libanaise et George W Bush a depuis longtemps décomplexé tous les bavardages abusifs. La séquence enregistrée fortuitement aujourd'hui ne démontre pas seulement son absence de classe, dont personne depuis longtemps ne doutait plus, elle relève de l'inconséquence et de l'arrogance la plus totale. Pendant que la surenchère des missiles et des roquettes multiplie les "dommages collatéraux", le président américain invente une diplomatie western : "il faut que le Hezbollah arrête de semer la merde et puis ce sera fini". Et de conclure: "je dois rentrer chez moi, j'ai des choses à faire ce soir". Le G8 réuni pour chercher une solution à ce qu'il faut bien appeler une guerre ne sait donner que cette image mondaine et vaine et pyromane. Blair apparaît plus que jamais comme le clebs du texan, Poutine est rassuré: ce n'est pas encore cette fois qu'on va l'emmerder avec la Tchétchénie, et Dominique de Villepin redore son blason international en accompagnant son piteux ministre des affaires étrangères au Liban. Histoire de remonter un brin dans les sondages, rien de mieux que de montrer aux français le spectacle délétère de la communauté internationale. Vous n'aimez pas vos dirigeants? Regardez-donc ceux des autres... Villepin n'avait jusqu'à présent qu'une seule gloire à son actif : son discours à l'ONU contre la guerre en Irak. Qui sait, il va peut-être trouver ici l'occasion d'une petite deuxième. Entre-temps, combien de civils tués à Haifa et à Beyrouth, redevenu Beyrouth aujourd'hui, le vieux Beyrouth où l'on meurt?
Vendredi 14 juillet 2006
Le sexe des anges
Il fait affreusement chaud. J'étais en train de lire L'Adversaire sur la plage de Beaulieu quand un baigneur a fait une crise d'épilepsie au bord de l'eau juste devant nous. Jérôme lisait Wilt 3 en riant pas mal et le type aurait pu mourir, on ne se serait aperçus de rien. Ce sont deux touristes arrivant au pas de course pour sauver le mal-en-point qui nous ont sortis de la torpeur. Ce soir nous avons regardé le feu d'artifice depuis le balcon. Juste avant le journal de la nuit et les bombes sur Beyrouth, et les réfugiés de Gaza, toujours, depuis le temps on les connait comme des frères, presque étonnés qu'il en reste encore, depuis si longtemps qu'il en meurt. Eux, c'est certain, n'ont pas le temps de chercher le sexe des anges, pour paraphraser le Président. Moi, sur mon balcon, si.
Mercredi 12 juillet 2006
Le fin mot
"Va fanculo", c'était bien cette version la bonnne, les guillemets m'excuseront. On peut s'en rendre compte sans peine ici, la spécialiste anglaise de lecture labiale n'a pas besoin d'être très forte en italien, jugez par vous-mêmes, le dernier mot est clair. Est-ce que Zizou nous livrera la vérité vraie sur Canal + ce soir? Je l'imagine mal nous citer Materazzi dans le texte. "Eh bien, il m'a dit que ma mère était une pute et d'aller me faire enculer, alors ça m'a énervé". Je ne crois plus trop à l'hypothèse de l'insulte raciste, Thuram a dit hier soir que savoir quelles insultes ont été prononcées "n'était pas le plus important"... La révélation s'annonce décevante comme la fin d'un mauvais polar. Qu'importe, le suspense, lui, aura embarqué le monde entier. A part ça, je suis triste parce que Syd Barrett est mort. Hier soir la lune était rouge sur la rade de Villefranche. Il fait chaud à Nice. Je cuisine à la coriandre (fraîche) arrière-goût magique extatique. Dernière petite chose : la béatitude n'est pas de mise devant la proportion de réussite au Bac : le Bac est devenu un concours depuis que le gouvernement a décrété que 80% des candidats devait l'avoir. Ce n'est pas un effet du niveau extraordianire de nos ouailles, c'est une mesure gouvernementale qui a déjà quelques années. Non, le niveau ne monte pas, désolée... Il suffit pour s'en convaincre de lire les copies des étudiants de première année de fac. Et les profs n'ont pas besoin de consigne pour adapter leur bienveillance à la situation post CPE... cette année, ce sera donc 81%.
Mardi 11 juillet 2006 (tôt)
J'ai cherché un titre pour cette fois mais je n'ai pas réussi à choisir. Y avait le genre cinéphilie appliquée :
Coup de tête
Materazzi code
Plus littéraire :
Deus ex nihilo
Comedia dell'arte
Une version "Djeun's" :
Et ta soeur
Une autre, un peu lyrique :
Ta soeur la pute arabe terroriste qui suce des ours (et ta mère aussi)
Une autre, plus sobre, après boire:
Va fanculo
Mais ce lundi rien n'allait, j'ai oublié mes petits vieux de l'atelier d'écriture, j'ai oublié la réunion des copros (tant mieux), passé la journée sur internet à essayer de comprendre la petite phrase assassine. Revoir l'image en boucle. Comme quoi la stupeur peut durer 24 heures et conduire à faire absolument n'importe quoi, même se taper plusieurs fois le discours convenu de Chirac, lire les forums de footeux débiles, apprendre à orthographier le nom d'un joueur italien de deuxième ordre, lire les compte-rendus d'adolescents brésiliens sourds-muets spécialistes en lecture labiale, les interviews de tous les joueurs français, italiens, du cousin kabyle de Zizou et même de Jean-François Lamour, surfer sur toutes les chaînes de la TNT et zapper dès qu'on montre la joie des tiffosi parce que non vraiment c'est pas supportable, déjà qu'on va partir une semaine à Rome cet été (et se faire chambrer à tous les coins de rue). La mauvaise foi chauvine a totalement gangrené mon cerveau gauche, et Jérôme résume tout ça par un "ça y est, tu es devenue une passionnée de foot".
Jeudi 6 juillet 2006
Berliner EnsembleEn cherchant ce matin dans les livres de Jérôme un peu d'eau à verser au moulin de ma thèse, je tombe sur un livre de Umberto Eco, La guerre du faux (quand on travaille sur la notion de vérité il est parfois nécessaire de s'intéresser à ce qui la contrarie) et Ô surprise dans la table des matières je déniche deux petits articles qui me renvoient à notre actualité brûlante - que j'essayais justement de fuir en ouvrant le livre : Le bavardage sportif et Le Mundial et ses fastes. Ce dernier article présente en gros la compétition sportive comme un moyen, tantôt éhonté et louable, d'oublier un temps les Brigades rouges (il date de 1978). Revenons donc au premier, d'une étonnante modernité pour un article de 1969, qui présente le bavardage sportif (bavardage sur la presse sportive, narrations et jugements, davantage que sur la performance elle-même), comme un ersatz de discours politique, qui permet aux bavardeurs de ne pas agir politiquement, recentrant leur discours autour d'une réalité sur laquelle ils n'ont aucune prise, d'une part; et d'oublier qu'ils sont incapables de produire la performance qui fait tout l'objet de leur discours, d'autre part. Une étude récente montrait que si les hommes boivent (de la bière) en regardant les matches, c'est pour compenser la frustration de ne pas jouer sur le terrain. Le bavrdage sportif, si l'on en croit Eco, a donc cette double fonction de catharsis et de divertissement pascalien - ce que Brecht appellerait l'hypnose du spectateur. Parler de politique, c'est déjà faire de la politique, mais parler de foot, ce n'est en aucun cas jouer au foot. Ce journal, qui a maintes fois parlé politique et qui depuis quelques temps se consacre au foot, parce qu'il faut bien vivre avec son temps - et ne pas bouder son plaisir, j'y tiens - est une occurence de cette déviation hypnotique. Il suffisait de regarder hier soir notre premier ministre se réjouir de la victoire, avancer que l'amour d'un peuple pour son équipe, c'est ce qui paye à la fin (comme si les Portugais aimaient moins que nous leur équipe nationale) pour se convaincre que le glissement opéré relève bien de l'hypnose. Alors, pour se sortir vainqueur, heureux et pourtant clairvoyant, il suffit peut-être d'opérer ce second glissement, du sport vers l'incarnation politique, c'était le sens du slogan "black blanc beur" de 1998, et c'est aussi ce qu'on peut projeter sur un type comme Lilian Thuram - homme du match d'hier soir, terriblement efficace et émouvant, qui tenait il y a quelques mois encore un discours sans concession à propos de Sarkozy et des banlieues. D'ailleurs Sarko s'est bien gardé de paraître à Munich, comme s'il savait que l'opération de communication ne passerait pas. Si chacun peut projeter ce qui l'arrange sur le succès d'une équipe de foot, tâchons de nous réjouir pour nous, de ce que le bavardage sportif a du moins cette fonction "phatique" (de contact) qui recrée du lien social, dans le bus il est facile d'entamer une conversation avec un voisin totalement étranger, à la boulangerie ou dans la cage d'escalier, parler presque pour ne rien dire (allez les bleus), mais communiquer, se rapprocher, craindre un peu moins l'étrangeté de l'autre, parce qu'on a ce petit quelque chose en commun, même dérisoire, même passager. Le problème, à Nice, c'est que depuis une heure mon voisin récure ses vitres en chantant Forza Italia...