28 juillet 2010

Carmen

Avec l'interdiction en Catalogne, le débat sur la Corrida a repris du poil de la bête. Quand j'étais petite je détestais la corrida, comme tous les enfants, je m'identifiais au taureau de manière primaire et hystérique. Il y a quelque chose d'hystérique dans cet anthropomorphisme qui s'identifie à l'animal pour la seule raison qu'il est une victime "innocente". L'animal est toujours innoncent par essence parce qu'il est dépourvu de conscience, même le chien méchant qui attaque un enfant est innocent. Incapable de préméditation. Les anti-corrida se réjouissent ponctuellement lorsque le torrerro décède, et cela signe - à mes yeux - leur discrédit absolu. Vous savez le "bien fait pour lui, il l'a bien cherché, il n'a que ce qu'il mérite." Je disais ça quand j'avais six ans. Ils appartiennent à cette école pacifiste basique qui voudrait croire à un monde aseptisé, no blood no sweat no tears. La corrida, si sanglante, si intenable soit-elle en tant que spectacle, parce que l'événement qu'elle présente est réel, indubitable - ça c'est mon sujet de thèse - a le mérite de canaliser la violence en un rituel humaniste : célébrer la supériorité intellectuelle (stratégique) de l'homme sur l'animal et faire émerger cette violence sur la scène, en une forme sacralisée, codifiée - artistique. La mort du taureau n'est plus seulement une mort, elle accède à un statut symbolique et esthétique, et de la même façon que les chevaux de course sont les mieux bichonnés du monde même s'ils se prennent quelques coups de cravache dans les derniers mètres, les tauraux de corrida sont des privilégiés parmi les taureaux. Jusqu'à leur exécution, of course.
La députée de mon canton est impliquée dans la lutte anti-corrida, de la même façon que les niçois d'extrème-droite votent Le Pen tout en gâtant immodérément "leur plus fidèle compagnon". L'antropomorphisme n'est pas seulement hystérique, il est aussi souvent un prétexte à la haine de ses semblables et à la misanthropie la plus cruelle. "Vive les chiens" (et les vaches) s'accommode très bien de "à bas les immigrés". Les chiens et les vaches, eux, sont les seuls à qui l'on pardonne la traçabilité de leurs origines.

Ca n'empêche pas que je continue à écouter la version de Cabrel, que j'aime beaucoup en dépit de tout, parce que l'identification au taureau y devient un objet poétique.
Je ne répondrai pas aux mails sur ce sujet, et en plus, une fois n'est pas coutume, je suis d'accord avec notre président sur la question (enfin, on n'a peut-être pas les mêmes arguments, mais je ne vais pas me mettre en quête des siens, cette fois). Donc, adressez-vous à lui pour les réclamations, ça portera davantage.

 

21 juillet 2010

Passage obligé par Cimiez pour la soirée Blues du Nice Jazz Festival. Jimmie Vaughan en petite forme dans les arênes, mais Buddy Guy énorme, plus jeune, énergique, érotique, ironique, que jamais, à 74 ans. Ridiculise tendrement les standards de ses potes guitaristes (mention spéciale pour Clapton). S'essaie au slow sirupeux (et ça marche aussi), descend dans la foule, gratouille à l'endroit, à l'envers, dans le dos, chuchote, crie, se marre... "Il t'embarque, cet enfoiré" disent les mecs derrière moi.

Sur le chemin du retour, on passe par l'ancien chez nous. Le vent chaud dans les cheveux à minuit dans le boulevard de Cimiez, un an que j'en rêve. Dans le quartier les portails et les grilles électriques ont poussé comme des champignons. On arrive à peine à se faufiler dans les bons interstices au bon moment. Les bourgeois se barricadent, montent des murs pour assurer leur tranquilité. C'est étrange de se retrouver là en clandestine, après y avoir passé tant d'années. L'appart du 4ème étage est à vendre. Rêver deux minutes de l'ancienne vie. Comme s'il était encore possible de tendre les bras et l'atteindre... Comme si la nouvelle ne l'avait pas démodée, discréditée... On regarde les maisons et les hôtels particuliers à la recherche d'un comparant pragois. Bubeneč? Avec la nature, en plus, les bambous, les pins, les palmiers. Non, finalement, pas d'équivalent.

 

18 juillet 2010

Semaines-lumière

On en parlait récemment avec Biljana et Dragan, qui jouent avec le feu du réel et de la performance : se servir de la vie c'est une chose, mais pour créer à partir de ce matériau il faut le transformer un tant soit peu. Au moins décaler son regard... La focale. Le recul. La perspective. La cicatrisation. Il m'avait fallu cinq ans, après Rome, et je n'en ai pas tant devant moi pour le prochain livre. Il paraît qu'en vieillissant on se presse davantage - pas sûr. 5 ans à 20 ans, 2 ans à 30, jouable. Mais ce n'est peut-être pas qu'une question de temps... Peut-être qu'en s'éloignant on en gagne. Le temps de la fiction. En parcourant ces années-lumière en avion plusieurs fois de suite on ne sait jamais, peut-être serai-je capable d'inventer la distance qui manque à ma fiction. Peut-être rêverai-je de Prague à Nice comme jadis j'ai rêvé de Rome (c'était encore bien plus beau dans mes rêves - et d'ailleurs je vois Rome changer encore aujourd'hui, se teinter de Prague, certains toits sont devenus bleus, par exemple) et peut-être que la fiction de Prague sera là au réveil, prête à être couchée sur papier. Il faut croire aux magies qu'on se fabrique, sinon, aucune chance que quelqu'un d'autre un jour se mette à y croire aussi. Prague est la ville des alchimistes : une fois n'est pas coutume, je pars confiante. Imagination sous serre, gonflée dopée aux degrés Celcius, aux UV et à la crème solaire.

 

16 juillet 2010

Brno, Ostrava

J'ai passé trois jours à faire ça. Lire deux extraits de L'Ecorchée, le premier chapitre de Making-of et la dernière nouvelle du Crépuscule (45 minutes, c'est long), à un public tchèque plus ou mois francophone, mais toujours très attentif (la traduction tchèque projetée sur écran géant derrière moi... un grand merci à Jovanka qui a traduit). C'était l'occasion de voir du pays. Et c'était très bien. Beaucoup de rencontres. Difficile de résumer deux villes en 72 heures. Autant j'ai l'impression de peu connaître Brno, d'y avoir été en surface, en privilégiée, entre Svobody et Petrov - il faut dire que lorsqu'on séjourne ici, c'est difficile de toucher terre, la vue panoramique et la vinothèque d'à côté sont une sorte de tapis rouge et je sais bien que, quels que soient mes efforts (limités, pour le coup, j'avoue) pour gratter la surface, je garderai de Brno une vision très particulière, trop idyllique pour être vraie, trop luxueuse pour être rapportée sérieusement ici. Les auteurs qui me succèderont à Brno auront tous droit à la question rituelle "que pensez-vous du peuple morave?" et je promets de me poser désormais sincèrement la question...
Ostrava, c'est différent. Ville industrielle précédée par sa réputation (le "coeur d'acier de la république"... glamour). Le petit théâtre qui m'accueille me rappelle des souvenirs récents, les gens sont jeunes, réactifs, chaleureux, posent plein de questions. D'emblée, je pense à ça, et qu'on ne se méprenne pas, c'est de la tendresse. Parce que tous les gens rencontrés sont attachants... Pavla, notre hôtesse, nous a accompagnés dans la mythique rue Stodolni (rue de la soif à la renommée internationale, pour les cuites qu'on y prend) et nous a récupérés le lendemain matin pour nous emmener à la mine. Entre temps, le pianiste de l'hôtel (un anglais qui ressemble à Jess Hahn et qui vit à Ostrava depuis 15 ans) nous a joué les musiques des films de Tati, Demy, Truffaut, etc, avec un enthousiasme et une délicatesse extraordinaires. Je rapporte des images, une bouteille de vin morave, un badge de soutien à Ostrava 2015 capitale européenne de la culture (moi qui n'ai pas soutenu Nice pour 2013), et une petite pierre pleine de charbon qui a déjà essaimé dans mon sac. On ne sait toujours pas si Ostrava est en Moravie : à Brno ils disent que non, mais à Ostrava, que oui. Wikipédia noie astucieusement le poisson sur ce coup-là. Tant pis, j'ai toujours été nulle en géographie.

 

13 juillet 2010

Pendolino playlist

 

 

11 juillet 2010

J'ai rêvé plus que Napoléon n'a conquis

3h30 du matin. Nous avons fini par fermer le théâtre. On n'y arrivait pas. Combien de fois on s'est dit au-revoir. Combien de fois on s'est embrassés. J'aurais tenu jusqu'à l'aube. Comme dans ces films italiens, portrait de groupe avec nostalgie. Le spectacle, j'étais traqueuse la veille mais ce soir je m'en fous. Depuis qu'en arrivant j'ai vu mon père marcher 100 mètres devant moi sur le boulevard Carabacel, depuis qu'au loin j'ai aperçu l'attroupement des gens, des anciens, des nouveaux, des gens de toutes les époques... C'est la dernière. La dernière fois que j'ai envie d'étrangler les enfoirés qui font grincer leur chaise, que je serre les dents en espérant que X ou Y ne bafouille pas, que je maudis le bruit de la clim, même si j'ai demandé à Catherine de la mettre à fond, parce qu'on est tellement nombreux, les femmes s'éventent et les hommes remuent. C'est la dernière fois que j'entends cette musique de Chopin qui fut associée à On ne badine pas avec l'amour. La dernière fois que Daniel joue de la clarinette. La dernière fois que je lance les applaudissements.
Il y aura une grande braderie le 17, pour vendre les costumes, les accessoires, les meubles, les projecteurs. Catherine me demande : qu'est-ce que tu voudrais garder du théâtre? - Mais tout! Les filles prennent des options sur les costumes qu'elles ont portés. Je demande la jupe d'Ersilia dans Vêtir ceux qui sont nus. Et puis je sais, je sais bien que je vais penser à plein d'autres choses. Le bonnet de Papa dans Le Malade imaginaire. Le fouet avec lequel il faisait semblant de frapper Louison, que j'ai joué trois années de suite. Elle me donne une affiche avec la photo de mes huit ans. Je décroche au mur un article sur Les Bâtisseurs d'Empire, que j'enfouis dans mon sac. Ne pas laisser perdre. Sauver deux trois choses. Pas grand chose. Sauver ce qu'on peut. Papa faisait des rêves. Il en restera quelques souvenirs flous dans la mémoire de ces gens. Et dans la mienne. On ne peut pas tout écrire, il faut se faire confiance : non, je n'oublierai pas ça, ni ça non plus. Mais les souvenirs il ne faut pas en abuser, si on se les repasse tous les jours, on finit par les déformer.

Pour la première fois, je suis heureuse de rentrer à Prague.

 

9 juillet 2010

Nice

Il faut arriver à la porte 81 de l'aéroport de Zürich pour retrouver Nice, ces gens qui s'entassent debout près du comptoir d'enregistrement et qui ralent déjà - on va pas y passer l'été, vous allez nous laisser mourir avec cette chaleur - et leurs vannes aux hôtesses suisses me semblent parfaitement incongrues après six mois de flegme tchèque. Je me dis, les Tchèques encaissent sans broncher, ils ont un sens de l'abnégation au-delà de l'envisageable pour n'importe lequel de ces niçois grandes-gueules qui la ramènent sur tout, au moindre désagrément. En même temps, je les reconnais, ils sont de ma famille, je sais que le sang niçois fait des bulles au bout de 30 secondes d'attente dans n'importe quelle situation quotidienne. J'ai presque de la tendresse pour cette tendance à la complainte exhibitionniste. Dans l'avion il y a Juliet Greco, qui sourit aux passagers qui la reconnaissent, tellement douce et calme au milieu du brouhaha. Je relis les 30 premières leçons de la méthode Assimil. Ca va, à peu près. A l'arrivée à Nice, agitation encore autour du tapis des bagages, attroupements hystériques, conversations mégaphoniques, courses folles pour attraper une valise qu'on a laissé filer, applaudissements ironiques pour le pauvre bougre qui n'y arrive pas... J'ai toujours été dans la critique des moeurs niçoises et c'est bien la preuve que j'en suis. Plus encore que les autres Français, les Niçois aiment critiquer leurs semblables.
Soirée au Port Saint-Laurent avec ma mère - le Port de Saint-Laurent du Var recèle peut-être la quintessence de la Côte d'Azur : terrasses à touristes où manger des gambas, jeunes filles bronzées un brin pétasses, vieilles idem, mini-jupes de rigueur, bijoux dorés, petits voiliers et grosses bagnoles, musique ringarde mais efficace, scooters trafiqués, vent chaud, air marin, palmiers californiens... un temple de la consommation bling bling accoudé à la nature la plus suave. Je vais de temps en temps me recueillir sur le groupe facebook "Tu sais que tu es niçois quand..." qui me fait bien marrer parce que j'ai toujours tout bon, ma préférée étant "tu as déjà fait un créneau pour te garer en double file" et évidemment, tout ce qui concerne l'intolérance aux nuages, la déprime des expats en regardant la météo, etc. Mais j'avais oublié comment c'était, en vrai. De la même façon que j'ai appris l'hiver à Prague, je réapprends l'été à Nice : la sueur, la suffocation, la foule, le goût de la tomate. Comprendre ce qu'ils disent à la table d'à côté.

 

5 juillet 2010

L'Alphabet - dernière

Etrange de regarder le reportage de France 3, comme pour se persuader qu'on ne rêve pas, et que la fin arrive bel et bien. L'autorité de la parole télévisée qui a presque plus de réalité que celle, quotidienne, des proches au téléphone. Etrange aussi de voir mon père pour la première fois depuis six mois, au JT. De les voir tous, de voir les murs de l'Alphabet. J'y serai vendredi et samedi pour assister à L'Instant crucial, dernier cadeau, plus permis de douter.


2 juillet 2010

Finir ses phrases

Je regarde la bibliothèque de nos amis, déjà presque vide et je comprends que c'est notre dernière soirée chez eux. Il va falloir regarder partir les gens un à un. Jusqu'à ce que ce soit mon tour de partir. Je n'ai pas choisi ça, je déteste ça. Je veux rester ici. Je veux que tout le monde reste. Après l'arrachement initial je sais bien que c'est une longue suite d'autres, inéluctables, irréversibles. Peut-être qu'il y a un détachement qui s'apprend. Une confiance dans l'avenir, dans les inconnus à venir. J'ai fait des progrès, gagné en légèreté, mais je lutte contre mon penchant naturel pour la conservation, l'immobilisme, au galop la trouille revient, en même temps qu'on s'attache, on redoute le moment qui viendra de se détacher. Ne réfléchis pas, travaille. Nous avons travaillé trois jours pleins avec Linda, tête dans le guidon. Epuisées le soir, trop épuisées même pour dormir. La syntaxe de Modiano, à l'oral, nous contamine peu à peu.

Le petit chat est mort. Ma mère ne méritait pas ça.