Dimanche 28 mai 2006

Fiesta

Il est rare que l'on donne une fête cannoise en l'honneur d'un court-métrage. C'est pourtant ce qu'ont fait les Films au long cours pour l'Etoile de mer, nous fournissant ainsi l'occasion de tester la saturday night fever festivalière. Après avoir regardé le match France-Mexique dans un bar pourri de la Croisette (ça existe), nous avons rejoint Caroline et son équipe dans une superbe villa sur les hauteurs de Cannes, avec piscine, musique trop forte, lumières virevoltantes, Gin Tonic et festivaliers bourrés. Croisé quelques visages connus dont le plus beau, celui de Florence Aubenas, nous évoque une sorte de sainteté laïque un peu miraculeuse. Quelques baigneuses incongrues presque nues dans la piscine. Quelques éclopés de fin de soirée, des jeunes qui tentent de rentrer sous le prétexte qu'ils cherchent des cigarettes "Soyez plus créatifs, dit le videur, dites-moi que vous voulez retrouver un ami, je ne sais pas, quelque chose de convaincant". Philippe et Jérôme parlent de politique, de dialectique et des prochaines présidentielles pendant que nous allons danser, Caroline et moi, comme à quinze ans, à la gloire de son film, à ses prochains films, à la joie d'être là, de surplomber la mer, perchées sur talons hauts dans ces lieux que nous nous gardons bien de fréquenter d'habitude, mais ce soir c'est sa fête, c'est ce qu'elle dit au DJ en lui demandant de changer la musique, manifestement il ne la croit pas, sur le coup, il continue à nous servir de sa techno post indus quand nous demandons du rock. C'est bizarre, les fêtes cannoises, même les organisateurs s'y perdent. Une sorte de grand carré VIP qu'on essaie d'escalader pour y trouver sa place. Chacun jauge l'autre pour essayer de deviner s'il est plus ou moins important que soi. Ca dépayse et ça tourne la tête. D'ailleurs, ce matin, l'aspirine n'y fait rien, la tête est toujours un peu lourde. Pas grave, en ce dimanche, rien d'autre à faire que d'attendre le palamarès devant la télévision, qui diffuse aussi le Grand Prix de Monaco, le premier tour de Roland-Garros et le Grand Steeple Chase de Paris.

 

Vendredi 26 mai 2006

Festival

Ca m'a fait tout drôle de retrouver Cannes, la Croisette et quelques repères de mon adolescence abondamment cités dans "Making-of", les ascenseurs du Noga Hilton qui ne montent pas tous au 5ème, le hall et ses canapés rouges, les couloirs, l'open-bar de la Quinzaine, sur le toit. La première partie des courts-métrages de la Quinzaine, éclectique et provoc, avec des poulets de combat, un rat et des chenilles bleues. Le court-métrage de Yann Gonzales, By the kiss, une fresque de 5 minutes, en noir et blanc, plan séquence fixe, lyrique et beau comme un tableau expressionniste animé : une fille contre un mur, embrassée jusqu'à l'épuisement par des partenaires passionnés et fugaces, vie amoureuse tragique et évidente, condensée en une image.Grosse claque et chair de poule.

Cet après-midi, deuxième volet de la programmation courte, à commencer par l'Etoile de Mer, de ma très chère Caroline Deruas, avec Salomé Stévenin et Arthur Igual. J'ai déjà vu le film dans la petite mansarde de Caro, à Paris, mais là, sur le grand écran du Noga, c'est autre chose, une belle histoire, un aboutissement. Il y a six mois nous étions sur le tournage et maintenant, à force de travail et comme par magie, nous y sommes. La salle est pleine à craquer, même Chloé Sevigny est venue. Le film est un poème, à la fois léger, naïf, d'une beauté immédiate et distillant cette angoisse maligne, cette inquiétude irrrémédiable. Un couple solaire dans une maison abandonnée, un bébé, un amour bienveillant, protecteur, idéaliste, une existence hors du monde, et la civilisation qui revient harceler sur une mobilette de la gendarmerie. Les panoramas de l'Etoile de Mer recèlent toute la sauvage innocence d'un idéal désespéré mais qui se bat pour survivre, dans une résistance bleue comme la mer, contre le tranchant des rochers.

 

Lundi 22 mai 2006

Famiglia in interno

Séminaire au monastère de Saorge pour retrouver nos "amis italiens". Se référer au 17 septembre dernier, une semaine au val d'Aoste. Notre cercle de doctorants francophones a grandi, enrichi de jeunes filles des bouts du monde : Vietnam, Botswana, Maurice, gagnant du même coup en bonne humeur. Et celui des italiens s'est un peu rétréci. Il reste celle qui ne s'intéresse qu'à l'Histoire, celle qui n'aimait pas le surréalisme parce que "il faut le mode d'emploi, et moi je n'aime pas la littérature qui a besoin d'être expliquée" cette fois-ci, elle nous a gratifié de son jugement intempestif sur Colette qui n'est pas, selon elle "ce qu'on appelle une plume" et qui ressemble à Duras, horreur "je trouve que c'est inutile d'écrire sur soi". Exit donc tout ce qui ressemble à du narcissisme, péché mortel en écriture. Il nous a fallu travailler sur Colette, préparer en quelques heures une intervention "séminariste" et notre petit groupe s'est soudé autour de quelques textes magnifiques, l'amour, la transgression, la corporalité de l'écriture. Dans une salle blanche du monastère, nous avons du assister aux travaux des autres groupes de travail, l'un chapeauté par une metteuse en scène, organisant une "rencontre sensorielle" avec Colette : cinq jeunes filles sucent un bonbon, hument le parfum d'une fleur, se regardent dans un miroir puis se touchent les mains avant de lire quelques phrases de l'écrivain. La deuxième intervention consistait en une lecture (par la jeune fille qui porte des jugements définitifs) d'une explication de texte rédigée à six et en italien. La troisième, la meilleure, avait été initiée par une actrice italienne (baptisée affectueusement "la castafiore" par notre professeure bien-aimée). Une sorte de grand spectacle en petit intérieur, illustration littérale du "Dialogue de bêtes" de Colette, les filles réunies au centre de la pièce mimant tour à tour chats et chiens, dans des déhanchements peu subtils, aboiements criards et miaulements obscènes. Six doctorantes plus ou moins désinhibées, se frottant les unes aux autres et levant même la patte en sortant, dans un abandon digne des thérapies de groupe ou des kermesses paroissiales, au choix. Quoique franchement trop obscène pour la kermesse. Nous, médusés, cherchant à comprendre si les étudiantes ont l'impression d'avoir touché la substantifique moëlle de l'écrivain. En passant après ça, nous avons tenté d'ouvrir le débat. Mais voilà qu'une question historique est venue le parasiter : quels sont les rapports de Colette avec son histoire contemporaine, les deux guerres en particulier? Ne sachant répondre à la question, nous nous en remettons à une professoressa romaine qui a l'air de tout savoir : Colette s'est-elle engagée politiquement? Non, nous dit la dame, elle n'a pas pu s'engager, puisque à l'époque l'engagement n'existait pas. Ah? Au début du siècle l'engagement n'existait pas? Et Zola? L'Affaire Dreyfus? Et les suffragettes? Et Hugo? Et la révolution française? Ca date des années cinquante? Merde alors, l'engagement n'existait pas? Forts de cette découverte, nous sommes allés boire un verre au bar du village, en regardant les vieilles pierres et la vue incroyable sur le cirque des montagnes. Le gentil organisateur est venu nous faire part d'une révélation qu'il avait eue en nous entendant parler : la critique française diffère beaucoup de la critique italienne. Eux, ils recontextualisent. Il ne font pas comme nous, par dessus la jambe, des comparaisons Ovide-Joyce ou Nietzsche-Fontenelle... Eux, ils tiennent compte de l'histoire. Nous, nous sommes "thématiques". Eh oui répond diplomatiquement notre professeure "nous avons été traumatisés par les structuralistes". L'autre de répondre: "en Italie, quand nous avons vu arriver Barthes, nous avons sorti les anticorps". Le lendemain, nous avons déserté le séminaire pour aller faire des grillades dans un hameau perché qui s'appelle "Libre". Le monastère de Saorge propose des résidences d'écriture, il n'est pas impossible qu'avec Jérôme, un de ces jours, nous fassions une demande pour aller nous enfermer dans l'une des vieilles cellules passées à la chaux, et dormir sur le gazon entre corbeaux et dindons, et contempler la vierge de la petite chapelle.

 

Vendredi 19 mai 2006

Tueuse de trains

Un aller-retour à Perpignan, six trains, quatre changements, une nuit à l'hôtel, un nombre incalculable de sandwiches, croissants, cafés et bouteilles d'eau en tous genres, 217 pages de Patricia Wentworth et seize heures de voyage pour rencontrer un petit groupe de gens fort sympathiques, passés maîtres dans l'organisation d'événements culturels à visage humain, passionnés de littérature et de théâtre, et parfois même de corrida - il faut que je me pousse pour y aller voir un de ces jours, je sais que je ne vais pas supporter, mais c'est justement pour ça qu'il faut que je le fasse. J'aime de plus en plus le sud-ouest, ses briques rouges, ses horizons terrestres, ses étangs - la voie ferrée sur une langue de terre entre deux eaux, mer et marais, véliplanchistes et échassiers. Les catalans sont chauds : impossible de sortir sans se faire saluer, siffler, etc. Faut dire que mes hôtesses étaient jolies. Ce matin un tour à la cathédrale, saisie par le Christ en bois de la petite chapelle, qui ressemble un peu, par sa beauté épurée, à celui de la Fondation Maeght - un vieil ami. En entrant dans la grande salle, il y avait un enterrement. Pas voulu rester. Demain il y aura un an que ma grand-mère est morte. Je fausserai compagnie à la famille pour aller à Saorge, un petit village à la frontière italienne où l'on tient un colloque dans un monastère. J'aurai presque sillonné la France d'Est en Ouest, de la Catalogne au Piémont. Cet après-midi, dans le TGV, bref hommage à Almodovar, j'ai découvert un nouveau personnage : la "mère espagnole". Chez nous on évoque souvent la mère juive ou la mamma italienne, mais la madre ibérique, fascinée devant son petiot de deux ans, qui lui change les couches sur la banquette de la "voiture silence", en le laissant gazouiller plus fort que mon MP3 et courir entre les passagers, trois heures durant, en disant "caliente, caliente" puis qui plie la couche pour en faire un ballon et qui joue avec "pelota, pelota"... ça, je n'avais jamais vu. Je crois que la mère n'a pas compris l'absence d'attendrissement dans mon regard. Quand le fiston a commencé à vouloir jouer avec ma tablette, je me suis souvenue des conseils de Super Nanny, j'ai mis un doigt sur ma bouche, j'ai regardé le petit droit dans les yeux, et j'ai dit "tais-toi". Il ne comprenait pas un mot de français, mais il m'a laissée tranquille le restant du voyage.

 

Dimanche 14 mai 2006

Arapèdes

"Vous êtes là comme des fonctionnaires, commes des moules accrochées au rocher" lançait cette semaine Dominique de Villepin aux journalistes venus l'attendre devant Matignon. Sans être une experte en mollusques, il me semble que la comparaison visant l'inanité de la fonction publique était mal choisie. Notre premier ministre - haut fonctionnaire s'il en est, l'homme est connu pour n'avoir été que ça toute sa vie durant - n'a sans doute pas beaucoup fréquenté nos littoraux - sauf pour un bref jogging médiatique façon Vénus de Botticelli. S'il avait mis à profit ses RTT pour parfaire ses connaissances maritimes, il saurait qu'il existe un coquillage tout désigné à la métaphore de l'accrochage : l'arapède. C'est une petite ventouse très mignonne que les enfants s'amusent à décrocher à coups d'ongles ou de galets, et qu'ils avalent aussi sec, abandonnant la coquille sur le bord de la plage. Il arrive que le touriste distrait se blesse les pieds, en foulant le sable, sur ces petites oreillettes pyramidales à la coque fine et coupante. La moule, quant à elle, est un mollusque lamellibranche à la coquille bivalve, qui sécrète un liquide, lequel forme des filaments par lesquels la moule peut se fixer ou se déplacer. Son CV de comparant dépréciatif dans des métaphores misogynes, vulgaires et éculées, lui donne ce petit air "pas classe" quand on la retrouve dans la bouche d'un grand homme, ayant lui-même quelques propensions à l'accrochage, en dépit de tout, contre vents et marées. Mais chacun son rocher.

 

Dimanche 7 mai 2006

Ecrire

Demain pour la première fois je vais essayer d'animer un atelier d'écriture à la maison de retraite. Faire écrire des gens qui ne savent plus, pour un bon nombre d'entre eux, tenir un stylo. Ecrire sans écrire. Créer, imaginer. Et moi, probablement, écrire, faire l'écrivain public, mettre en note les propositions, leur donner forme. Envisager une écriture collective, alors que je ne cesse de répéter à mes étudiants que l'écriture est une chose intime, singulière. Après avoir animé un atelier tricot pendant six mois, moi qui ne sait pas tricoter, la coordinatrice a décidé qu'il était temps de m'impliquer selon mes compétences. Je ne sais pas si ce sera mieux, si c'est vraiment ce que je voulais. Je n'ai jamais parlé d'écriture à ces gens. Jamais parlé de mes romans. Pour eux je suis une petite étudiante de bonne volonté, et je ne suis pas sûre d'avoir envie que ça change. Et puis il y a Madame U. Elle ne viendra pas à l'atelier, trop fatiguée, trop lasse, trop impotente. Elle aura 92 ans mardi. J'ai vu tout à l'heure que Marguerite Duras aurait le même âge, à un mois près. La semaine dernière elle était si triste elle pleurait et il m'est arrivé, comme il m'arrive parfois, de la tutoyer. Quelqu'un derrière la porte de la chambre m'a entendue et m'a "dénoncée" à la responsable. Je n'ai pas le droit de tutoyer les résidents. A moins qu'ils me le demandent expressément. Je ne dois pas m'impliquer émotionellement, je dois garder la distance. On m'a seulement promis de me prévenir, le jour où.

 

Jeudi 4 mai 2006

Paysages maritimes

Quatre jours en Camargue, près des Saintes-Maries de la Mer, voir les marais salants, les échassiers, canards sauvages, corbeaux, goélands, hirondelles etc. et la mer qui grignotte la terre sèche, les étangs, les taureaux, les chevaux. La "monte camarguaise" et la légendaire pédagogie des gardians: "Qui sait galoper? Personne? Qui ne veut pas galoper? Alors accrochez-vous, c'est parti..." Le galop, quant on tient son corps en arrière et ses étriers très bas, relève plus du rodéo que de la course hippique. Longues marches sur la terre prodigieusement plate, horizons terrestres (vers chez moi, l'horizon est toujours maritime, on perd l'habitude, à force). Jogging du matin vers un étang du bout du monde, et crier. Pas d'appareil photo dans mes bagages, donc pas de photo.

A Nice en rentrant mer agitée. Un plongeur a repêché dans le port une tête de femme dans un sac en plastique lesté de galets. De frayeur, l'a relâché dans l'eau avant d'aller prévenir la police. La police juge son témoignage "crédible", mais ne poursuivra pas ses recherches : des blocs de béton ont été entreposés dans le port de Nice, et les déplacer coûterait environ 50000 euros. Selon le procureur Eric de Montgolfier, la nouvelle loi d'orientation de finances (LOLF) ne permet pas qu'on débourse tant d'argent pour un morceau de cadavre, on va le laisser où il est. Une tête de femme dans un sac plastique, avec une queue de cheval et un chouchou rose.

A l'usage de ceux qui aiment les (vrais) paysages maritimes, le court-métrage de Caroline, L'Etoile de mer, sera projeté le 26 mai prochain, en première mondiale, dans la grande salle du Noga Hilton de Cannes, dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs. Renseignements sur le petit bijou en cherchant dans "sélection 2006", courts-métrages au bas du menu déroulant. On peut aussi se renseigner sur le court-métrage de Yann Gonzales, qui sera projeté le 23.