Vendredi 23 mai 2008

Le cinéma est-il magique?

Retrouvé à Cannes Philippe et Caroline. Très étrange de partager avec eux cette émotion - tapis rouge, film à naître, tension orchestrée par la grosse machine du festival. Je les regardais poser sur les marches, le sourire de Caroline, je me disais : c'est un des moments les plus importants de leur vie, je cherchais autre chose, un plus gros enjeu dans une vie de cinéaste, et n'en ai pas trouvé. Ce film qu'on a vu se fabriquer peu à peu, de loin, on était fiers, avec Jérôme, d'aller le supporter à Cannes, on savait qu'on l'aimerait, parce qu'on aime ceux qui l'ont fait, mais on ne savait pas à quel point. Les réactions mitigées à la projection de presse du matin nous faisaient redouter du chahut, mais les siffleurs ont été enterrés par 5 minutes d'applaudissements et j'avais envie de crier tu es un poète Philippe.

La Frontière de l'aube est un film sublime, un poème et un tour de force. Il est tellement improbable d'arriver à faire un film comme ça de nos jours, je ne sais pas quel miracle peut rendre possible une telle entreprise (je suppose que La Cicatrice intérieure était un défi du même ordre en son temps, mais l'industrie cinématographique était peut-être moins formatée). Ici, c'est une synthèse de la nouvelle vague et de l'expressionnisme allemand, aucune concession à la mode, haute exigence jamais démentie, sur le fil, tendu tout le temps.
C'est normal, le chahut du matin, la moindre des choses finalement. Question de degré (je reviens à la bathmologie) : on a tort de dire que Philippe fait un cinéma intellectuel, son regard est au premier degré, investi, sincère. Naïf si on veut, dans l'épure, l'intimité. Mais ce sont les siffleurs les "bobos", les snobs, qui veulent à toute force, dès la première image, calibrer l'oeuvre, la faire entrer dans une case, dans une boîte, étiquetée fermée, se faire une idée. Il n'y a pas d'idée à se faire, il faudrait au contraire se dépouiller de toutes les idées préfabriquées, retrouver l'innocence, regard pur et neuf. Ne pas chercher à comparer, ça ne ressemble à rien. J'ai même tort de dire nouvelle vague, expressionnisme. La subversion est peut-être là : se souvenir que le cinéma est un art, pas une somme de conventions. La Frontière de l'aube n'en respecte aucune, de convention. C'est en cela qu'il déroute, et le spectateur aguerri, pour se raccrocher à ce qu'il croit savoir du cinéma, rit comme on se repère dans le noir en tendant les mains, plutôt que de s'abandonner au vertige. Il est sans doute plus difficile de se laisser submerger par la beauté que de se l'approprier en la gâchant. Moi je suis restée bouche ouverte, ébahie par la justesse de Louis, par la grâce tendue de Laura Smet, par la tendresse de Clémentine Poidatz; par le noir et blanc doré qui fait vibrer leur visage. Comme sous hypnose, perdu tout contrôle, et quand on se réveille, on prie pour que les connards du balcon ne viennent pas démentir la magie. Notre enthousiasme a gagné. On avait mal aux mains, mais l'enjeu était de taille : il s'agissait de prouver que le cinéma est encore en vie, que Kung-Fu Panda n'a pas encore avalé nos rêves.

On peut se faire une petite idée de l'expérience ici.

 

Mercredi 21 mai 2008

La vie est une tombola

Hier soir testé le tapis rouge pour la projo de Maradona par Kusturica. Ca me fait toujours bizarre de voir Kusturica en vrai, même de loin, j'ai le coeur qui s'emballe comme une fan de Tokyo Hotel (mais moi je contrôle les manifestations extérieures). Maradona, au début je m'en foutais un peu ; à la fin, je commence à saisir l'ampleur du phénomène. La construction des mythes. Ce que ça fait d'être argentin, ce que ça fait d'être serbe aussi (bref passage à Belgrade où Diego demande à Emir : qui est-ce qui vous a bombardé? Kusturica en off : comme je suis d'une culture occidentale où la culpabilité est toujours individuelle, je ne pouvais pas répondre l'ONU ou l'OTAN, j'ai dit : Javier Solana).
Pas un grand film, ni vraiment un bon documentaire, montage facile, images d'archives déjà vues et revues, omniprésence de Kusturica dans son film, qui se présente d'emblée comme le Maradonna du cinéma... Mais je ne sais pas, quelque chose du tragique/euphorique des Balkans se retrouve en Amérique Latine, ce mélange d'ivresse et de désespoir, et d'ivresse pour tromper le désespoir alors même qu'on ne tente plus de le soigner, irréductible qu'il est. La même émotion qu'exhalent les chants révolutionnaires italiens, les films de Fellini, les accordéons gitans et les violons yiddish. Le carambolage de Dieu, la misère, la résistance, le football, la drogue. Maradona comme un enfant gâté martyr, Christ guévariste cockaïné dénonçant pèle-mêle la mafia, Bush, l'impérialisme américain, le Prince Charles et la FIFA. Et un regret : "Si je ne m'étais pas drogué, j'aurais pu faire des choses extraodinaires sur le terrain. On est passé à côté d'un grand joueur." Ce matin Manu Chao me donne envie d'apprendre l'Espagnol.

 

Lundi 19 mai 2008

 

Veronika Krenn est venue à bout de son projet (fou?) d'adapter Viande au théâtre et en allemand. Création le 28 mai au 3 Raum Anatomietheater. C'est avec un léger trac et une excitation non dissimulée que je vais aller voir ça. Et dire que Nick Cave passe à Vienne le 25... Je vais encore le rater.

 

Dimanche 18 mai 2008

Le journal

Pas très journalier ces derniers temps. Pas faute de fréquenter l'ordinateur. Mais regarder autour, c'est une autre affaire. La nuit Artaud et Brecht se battent en duel dans un coin de mon cerveau. Artaud finit par se faire hara-kiri et Brecht reste à fumer un cigare en lui faisant la morale - il n'y a que les individualistes bourgeois pour se suicider. Vas-y, vas-y, sacrifie-toi sur l'autel, connard, si tu crois que ta mort va changer la face du monde. Et Artaud dans un dernier cri suraigu le traîte de stalinien avant d'expirer.

Le président a volé les manifestations avant de voler la grève. Sous les pavés, notre plage est jonchée de méduses. Le maire de la ville a créé une police verte pour arracher les affiches des théâtres non-subventionnés (et mettre à l'amende les vilainsfumeurs qui jettent leurs mégots par-terre). Nice est devenue la capitale des supporters ultras qui sont venus manifester hier - plus nombreux que les lycéens la semaine dernière. Je ne regarde plus les infos pour éviter les champs de cadavres de Chine et de Birmanie. Mon seuil subjectif entre l'information et la nausée.

 

Vendredi 2 mai 2008

La procrastination

Encore un joli mot barbare que ne connaissent que les personnes concernées. Le procrastinateur est souvent un étudiant, souvent même, il est doué. Seulement, il remet tout à plus tard et finit par accomplir ses tâches à la dernière minute. Pas par manque d'intérêt ou de motivation, souvent par peur de l'échec ou de la réussite, défaut d'organisation ou par rejet congénital des contraintes. Le procrastinateur passe sa vie à culpabiliser de ne pas faire ce qu'il a à faire. Du coup il ne profite presque jamais de son temps libre. (Car comme Diego, s'il n'est pas libre dans sa tête il n'est pas libre du tout). Le procrastinateur passe sa vie à faire le ménage, la cuisine, passer des coups de fils, régler des problèmes administratifs, regarder la télévision d'un oeil ou écouter la radio d'une oreille, fumer des cigarettes et même se renseigner sur la procrastination. Il ne voit pas beaucoup ses amis, ou bien il les saoule avec tout le boulot qu'il n'est pas en train de faire en parlant avec eux ; parfois même, le procrastinateur interrompt sa tâche pour appeler ses potes et leur confier ses angoisses, ce faisant il perd du temps et nourrit son angoisse. Moyennant quoi, quand le procrastinateur aura bien emmerdé son monde, on peut imaginer qu'il se mettra au boulot et qu'il terminera ce qu'il a à faire. Il savourera peut-être une demi-soirée la satisfaction du travail accompli (dans le meilleur des cas, celui où travail accompli il y a, car dans le cas contraire, le procrastinateur peut aussi sombrer dans une longue et dangereuse dépression) et puis une nouvelle tâche incommensurable lui tombera sur le coin de la gueule et le procrastinateur recommencera à procrastiner. Ca peut durer toute la vie, il paraît. Les procrastinateurs meurent d'épuisement le jour où miraculeusement ils n'ont plus rien à faire.