Vendredi 31 mars 2006

Violences des échanges en milieu tempéré

J'étais pessimiste sur la poursuite du conflit, et voici que les étudiants niçois m'ont donné tort, alléluia, non non les jeunes de gauche ne préfèrent pas leurs notes à leurs idées (bah, quelle vieille ronchon je fais...) et le premier vote à bulletin secret a vu même un durcissement du mouvement, l'écart se creuse entre les pro-blocage et les contre. Voilà pour les niçois, qui invitent les citoyens de bonne volonté à un grand festin citoyen ce dimanche sur la Colline du château, à bon entendeur...

Gilles de Robien maintenant. On le voit dans son bureau, filmé par les reporters d'Envoyé Spécial, discutant avec deux représentants des associations anti-blocage, lesquels ressemblent à s'y méprendre à leurs camarades de l'UNI, les seuls délégués étudiants ayant accepté le négociation (qu'est-ce que c'est que ce nouveau concept de négocier avec les gens qui sont d'accord avec vous?). Le ministre dit : ces étudiants qui veulent étudier sont plus "sérieux" que les autres. Aujourd'hui, le même Gilles de Robien menace les enseignants : ceux qui soutiennent le mouvement anti-CPE encourrent désormais des sanctions. Après avoir remis en question le droit de manifestation des étudiants, c'est désormais le droit de grêve, qu'on va revoir? Qu'est-ce que c'est que ce ministre qui juge, qui condamne, à tout bout de champ. De l'air à agiter pour masquer le discrédit d'un ministre qui n'est pas foutu de se faire entendre quand il exige la réouverture des lycées? Ni les recteurs ni les proviseurs n'ont fait appel aux forces de l'ordre. L'exigence du ministre a eu pour principal effet de susciter des conflits musclés entre parents d'élèves, ceux de la FCPE qui qualifient le ministre de "pompier pyromane" et ceux qui accompagnent leurs enfants au lycée pour les aider à casser les barrages. Peu importe, semble penser le ministre, qu'on voit, tout sourire, congratuler son chef sur le perron de Matignon :

Dominique : "tu es le meilleur! "

Gilles : "toi tu es le premier, moi je suis le meilleur..."

 

Mercredi 29 mars 2006

On était tellement de gauche

A Nice, 25000 selon les syndicats, 8000 selon la police. Honnêtement je dirais 10-12000. Ca m'embête un peu de devoir l'admettre, et je pense qu'on sera moins nombreux la semaine prochaine, que la fac d'ici-là va se débloquer si ce n'est pas déjà fait à l'heure qu'il est, parce que les partiels approchent, et que même les gauchos ici tiennent davantage à leurs notes qu'à leurs idées, et bon, vu l'environnement on ne peut pas trop leur en vouloir. Ca m'a fait plaisir de croiser quelques uns de mes étudiants, et pas mal d'anciens profs, un peu mal de constater que les syndicats étaient plutôt plus nombreux que les "jeunes" pourtant en tête. Les casseurs, pas vus, on les attend toujours. C'était une manif toute tranquille, une sorte de grande ballade au soleil, avec de la musique sympathique (si j'avais l'portefeuille de Jacques Chirac...), de la bibliothèque à la mer. On a eu le temps de naviquer, de cortège en cortège, constater que les cgétistes aiment bien les feux de détresse qui permettent de graver "CGT" dans le goudron des rues, le saxophone et les petits drapeaux rouges, au PCF on continue à se dandiner sur une orchestration reggae du Chant des Partisans, sous un énorme ballon rouge gonflé à l'hélium, à l'UNEF on préfère Manu Chao, à la CFDT on entend des reprises de Zebda ou Massilia (Allez ouste, merci Dominique!"), le camion de FO diffuse des slogans un brin austères et trop complexes pour être repris, et multiplie les discours a-partisans, pour bien faire comprendre qu'il s'agit d'une manif syndicale et pas politique. PS pas très visible. Quelques élus. Beaucoup de flics. Si on compte les CRS, c'est sûr, ça brouille les chiffres. Devant le Palais de la Méditerranée, Gérard Lanvin et Claude Brasseur, toutes lunettes noires dehors, nous regardent passer en souriant, attendant probablement leur chauffeur. Aux fenêtres du Négresco, quelques bourgeoises emperlousées, un jeune cadre dynamique. Devant le Casino, un rang de flics en uniforme, aux aguets. En rentrant, on avait des courbatures, ben ouais, les bus aussi étaient en grêve. Le soir il ne s'est rien passé. Aujourd'hui rien qu'un petit lapsus à se mettre sous la dent. Alors j'ai ressorti mon vieux disque de Miossec, en Bretagne, il paraît que ça marche bien, dans la rue.

"Et quand vous apprenez un jour par la poste que de vous, de vous on ne veut plus, vous repensez alors au cocktail molotov, ça ne serait pas arrivé si on s'était battu, mais c'est trop tard pour qu'on rechausse les vieilles idées que l'on croyait perdues, c'est désormais bon pour les gosses. Allez les enfants foutez le raffut.

A essayer de vivre comme si de rien n'était on se fait un beau jour rattrapper par la marée. " Christophe Miossec

 

Vendredi 24 mars 2006

L'occupation des sols

Le mouvement étudiant est parasité ces derniers jours par deux types de casse : les casseurs de manifs et les casseurs de grêve, qu'il est hors de question de mettre dans le même sac, mais qui occuppent également le terrain médiatique et contribuent à brouiller le message anti-CPE.

Les "casseurs" ont réintégré les manifs, pour piller étudiants et commerçants, comme une résurgence des émeutes de novembre, ne relayant qu'un message égoïste, individualiste et, au fond, comme disait récemment la rappeur Akhénaton, "capitaliste". Les casseurs des banlieues, comme on a pris l'habitude de les nommer, n'ont pour revendication que leur survie personnelle, et leur propre profit, peut-être parce qu'ils n'ont pas les moyens financiers ni culturels de l'idéologie. Probablement faut-il y voir un dommage collatéral de la misère. Les étudiants qui défilent leur semblent des privilégiés, donc des proies. Et tandis que les premiers entendent défendre le bien collectif, les seconds leur retournent à la figure, et violemment, leur exclusion de toute collectivité, y compris générationnelle, car au sein des jeunes de ce pays le conflit des classes s'est inversé. Ceux qui militent pour leurs droits sont ceux qui ont les moyens d'en avoir, des droits (à l'instruction, au travail, et même au militantisme).

Les étudiants casseurs de grêve n'ont pas ces excuses. Ils font partie des privilégiés qui étudient et peuvent militer. Leur message est le suivant : militez si vous voulez, mais laissez-nous étudier, préparer notre avenir. C'est-à-dire allez au casse-pipe si ça vous amuse, mais nous, nous voulons sauver notre peau. A Nice comme dans beaucoup d'autres facs occuppées, on laisse entrer les étudiants du Capes, de l'Agreg, et des Master professionnels. En gros, ceux qui préparent des concours imminents, ceux que la grêve pourrait desservir. Pour les autres, ceux qui passeront leurs partiels en mai ou juin, on sait bien que quelques jours de grêve n'auront pas d'incidence sur leurs résultats. Les universités pourront modifier leur calendrier, ou les profs modifieront leurs sujets, ou leur notation, ou encore, dans le pire des cas, on repassera les examens en septembre. Le blocage des facs constitue non seulement le seul moyen d'action vraiment retentissant, mais encore la seule garantie de l'égalité des chances entre étudiants. Si l'on n'occuppe pas les facs, les grévistes seront défavorisés par rapport aux autres, et la grêve aura pour seul effet de sacrifier ses militants. Le blocage est donc le seul moyen démocratique de manifester à l'intérieur des universités, et ceux qui tentent de l'empêcher oublient la collectivité au bénéfice de leur intéret propre. Pas par misère, ni par fatalisme, ni par inconscience, mais bien souvent par pragmatisme, ou par cynisme. De la réal politique contre l'idéologie collective. Ce n'est pas ici un conflit de classe, mais une opposition gauche-droite ce qu'il y a de plus classique. J'ai entendu il y a quelques années une militante libérale expliquer : "la droite c'est la soupe populaire pour quelques-uns, la gauche c'est la soupe populaire pour tout le monde". Laissons les autres dans leur merde, sauvons notre peau sur leur dos.

 

Vendredi 17 mars 2006

Le vendredi 17 mars 2006 à 17h30
Livre
Forum Fnac Nice
Rencontre et dédicace avec l'auteur Claire Legendre

Claire Legendre, auteur de Making-of, de "Viande", et de Le "Crépuscule de Barbe-bleu", nous présente son nouveau roman : "La Méthode Stanislavski" (Editions Grasset). A Rome, au cœur de la légendaire Villa Médicis, on monte une pièce de théâtre. Graziella, la jeune dramaturge, a voulu évoquer sur scène l'histoire sanglante du « tueur des trains », mais très vite le réel rattrape la fiction, et l'actrice principale est retrouvée morte en contrebas d'une voie ferrée. Une étude de mœurs grinçante qui mêle les jeux de miroirs du théâtre et les ficelles du roman policier.

 

J'ai regardé La Liste de Schindler.

La fac de Nice est enfin en grêve. Nous avons reçu des directives du genre : ne recherchez pas la confrontation avec les étudiants, la sécurité des locaux et des personnels font partie des objectifs à atteindre. Ca tombe bien. J'ai reçu une gentille lettre d'un député de droite qui dit avoir lu mon dernier livre. Et un coup de fil d'un organisateur du Salon du Livre de Nice qui m'invite à y participer, les 9, 10 et 11 juin. The right man on the right place. J'y serai.

 

Mardi 14 mars 2006

CPE

J'entends à la radio que les étudiants essaient de mobiliser les lycéens pour faire grandir le mouvement anti-CPE. A Nice, c'est l'inverse qui se produit. Les lycéens viennent à la fac essayer de débrayer les cours, vider les amphis, et les étudiants restent bien sagement sur leur siège, réclamant que les cours continuent. La fac de Nice (je devrais dire les facs, car c'est la même chose sur les campus de sciences et pire encore en droit, vous imaginez) est désespérément amorphe. Mon statut dans la section théâtre ne me permet pas de faire grêve, et je m'interdis évidemment toute forme de propagande pendant les cours. Je peux néanmoins dire ici ce que je pense des arguments qu'on nous sert : les patrons, dit-on, n'ont aucune envie de licencier leurs employés, un patron qui embauche ne cherche pas à licencier, les patrons ne sont pas les ennemis de leurs employés, ce sont eux qui créent l'emploi, il faut donc leur faire confiance. Ce discours revient terriblement ces derniers jours dans toutes les bouches majoritaires et médiatiques. Mais la loi, crois-je encore, naïvement peut-être, est faite pour protéger les plus faibles, la loi est faite pour que ne s'instaure pas celle de la jungle, celle du plus fort. Qui sont ces législateurs qui, au lieu de protéger le faible, multiplient les interventions télévisuelles pour le convaincre que le plus fort n'est pas un mauvais bougre, et même qu'il lui veut du bien? Que penser d'une loi fondée sur l'hypothèse de la bonne volonté des gens qui sont censés l'appliquer? Que penser d'une loi qui donne libre cours aux abus de pouvoir parce qu'elle fait confiance à ceux qui pourraient en abuser? Et que penser d'un ministre qui clame bien fort qu'on "oblige" les jeunes à sortir dans la rue et à manifester? Ces jeunes qui n'ont "pas compris" le CPE (ils n'avaient déjà pas compris les lois Fillon, la réforme des retraites, la réforme de l'assurance chômage, ils sont vraiment très cons ces jeunes, la preuve c'est qu'ils se laissent instrumentaliser par leurs profs qui n'ont rien compris non plus parce qu'ils sont de gauche, donc également très cons). Que penser d'un gouvernement qui s'adresse à longueur de temps à cette nuée d'imbéciles qu'il est censé gouverner sur le mode de la "pédagogie" parce que sa politique est si fine, si incroyablement complexe et repose sur des nuances si ténues qu'il faut sans-cesse l'expliquer à la plèbe ignare?

 

Vendredi 9 mars 2006

Café Picouly

Un pincement au coeur en apprenant la mort de Chris Penn, tellement attachant et angoissant dans le Funeral de Ferrarra. Un autre en entendant Laporte ce matin à la radio dire qu'il aime beaucoup Sarkozy. Un autre encore, la semaine dernière devant les Victoires, en apercevant les survivants de Noir Désir, dignes et encore toujours combattants. Et aussi en entendant cette fille qui était chômeuse et qui touche maintenant le RMI - grâce à quoi on peut nous annoncer fièrement que le chômage baisse.

Ce soir la diffusion de Café Picouly donne lieu à une sorte de petite réunion familiale. L'émission a été enregistrée il y a 10 jours. J'y ai joué à un genre de jeu très contemporain : regarder un critique dire du mal de mon livre, et lui répondre, avec un peu d'humour, pas trop de véhémence, un brin de condescendance parce qu'il n'a rien compris et qu'il est lui-même très condescendant (comme dit mon père, faut faire attention, parfois on finit par ne plus remonter, à force). Ce qu'il y a d'original dans l'émission de Picouly, c'est que pour une fois, l'auteur a le dernier mot. Le critique est enregistré, on vous envoie le DVD, comme ça vous savez à quoi vous en tenir et vous pouvez vous torturer à volonté, ou vous payer une bonne tranche de rigolade (au choix) en invitant tous vos potes à la maison, éventuellement organiser un concours de vannes pour répondre au monsieur, ou un jeu de massacre si le téléviseur est solide. Sur le plateau, qui est un très joli café rempli de gens qui comme vous, boivent un coup, mais sont beaucoup moins maquillés, vous êtes en face d'un petit ordinateur portable où on vous diffuse les images du critique ennemi, et vous pouvez lui couper la parole à volonté pour décimer point par point son raisonnement - si raisonnement il y a. C'est donc assez jubilatoire, cette émission, d'autant que Daniel Picouly est un mec vraiment sympathique, ce qui est assez rare dans le sixième arrondissement pour être souligné ici. Le problème, c'est qu'ils ont un peu de mal à trouver des critiques qui acceptent de "jouer le jeu" puisque l'émission n'est pas vraiment tournée à leur avantage. Du coup, je vais rendre hommage au mien, de critique, qui fut quand-même assez couillu pour accepter qu'on lui réponde.

 

Mardi 7 mars 2006

Le printemps

C'est bizarre, le printemps des poètes, une manifestation dictée d'en haut, et dont les villes s'accomodent tant bien que mal. A Nice, pour la première fois, des rencontres poétiques au printemps, c'est à l'Artistique, qu'on appelle aussi Théâtre de la Photographie et de l'Image. Samedi dernier, la rencontre Daniel Biga - Noël Dolla, avec projection d'un film inédit, Nael, opéra art réalisé en 1983 aux Arênes de Cimiez, par Dolla soi-même. Jeudi 9 à 18h30, au même endroit, Raphaël Monticelli et Alain Freixe, qui se connaissent déjà très bien, rencontrent la plasticienne Frédérique Nalbandian. Samedi soir, même heure, en clôture Jérôme lira un monologue bernardien, énergique, urbain, désespéré, ironique, drôle et dingue. Et inédit.

Aujourd'hui c'est le printemps : la jeunesse est dans la rue.

 

Vendredi 3 mars 2006

Jouer le jeu

"Jouer le jeu", en langage cinématographique, ça veut dire assumer la prise du risque financier avec le producteur. Si le film ne marche pas, tu ne seras pas payé, ou mal, ou à moitié. Mais en langage universitaire, "jouer le jeu", ça veut dire ne pas répondre aux attaques malveillantes des membres du jury d'une thèse, se laisser humilier sec dans l'espoir d'obtenir, à l'issue du bizutage, les félicitations. En langage médiatique, "jouer le jeu" veut dire : donner aux journalistes ce qu'ils attendent, y compris ce qu'on n'a pas envie de donner - sa dignité, sa vie privée, son orgueil, ses secrets. Jouer le jeu, c'est à dire plus ou moins abandonner quelque chose à quoi on tient dans l'espoir d'obtenir autre chose à quoi, probablement, on tient encore plus.