Dimanche 30 mars 2008

Depuis que je suis petite, on va au zoo de Saint-Jean Cap Ferrat, de temps en temps, le dimanche, quand il fait beau et qu'il faut profiter du bon temps. C'est un lieu paisible. On salue notre vieil ami l'ours brun, depuis peu accompagné de femelle et enfant. Cet été, découvert les loutres avec ma mère, cet hiver j'ai voulu les montrer à Jérôme. Elles puaient pas mal, et Jérôme tolère patiemment mon amour des zoos (il s'est quand même tapé celui de Vienne et celui de Budapest, je crois qu'il a échappé à celui de Rome). La photographie animalière ne le passionne pas, mais il s'adapte à la situation. Il avait fait son possible pour mes loutres, et il avait pas mal flashé les tigres, les singes, et même les chauves-souris. Mais celle-là, celle de la lionne, c'est moi qui l'ai prise, à 4 mètres au-dessus d'elle, je ne savais pas qu'elle était capable de sauter aussi haut.

 

Samedi 29 mars 2008

Occupée par la rédaction de la thèse, moi aussi je me suis laissée avoir par l'intox du Figaro, reprise par les agences de presses et la page d'accueil de Yahoo : 58% des français trouvent que Sarkozy a changé en bien? Que nenni, ils ne sont en fait que 28% si l'on regarde bien le sondage Opinion Way. Si j'avais le temps, j'écrirais bien un petit truc sur l'érotisme présidentiel et madame, la triangularité du désir, la volupté d'aller promener son trophée sur tous les tapis rouges, d'en faire baver les chefs d'Etat et le péquin moyen. Mais je n'ai pas trop le temps, et mes capacités de concentration ne sont pas au top. On vient de perdre une heure abandonnée au printemps, plus grand-chose à dormir. Et ma Poétique d'Aritstote est toujours ouverte à la page 4. Une dernière chose pourtant : le 29 mars, depuis que je suis petite, je me souviens que c'est l'anniversaire d'Armelle. C'était ma meilleure amie au CP. Je ne l'ai plus vue depuis vingt ans. Alors, tiens, elle s'appelle Armelle Desauveboeuf, et si Google veut bien enregistrer son nom, qui sait, un jour peut-être qu'elle passera par ici. J'aimerais bien savoir ce qu'elle est devenue.

 

Mercredi 19 mars 2008

Chantal Sébire n'a pas attendu le 21.

 

Mardi 18 mars 2008

Les dimanches électoraux

Nous avons descendu la pente douce qui mène au centre ville, vers 11h du matin, en fredonnant Les enfants du Pirée. Nous avons retrouvé Laurent et JP sur une terrasse au soleil, nous avons acheté des pizzas et des pains aux raisins, nous avons fait un détour par le bureau de vote qui était peu fréquenté à l'heure de la digestion. Pour les cantonnales il y avait un seul bulletin. On est remontés en se moquant des noms des candidats. J'ai fait la sieste et quand je me suis réveillée Jérôme regardait Stade 2. J'ai fait réchauffer la soupe de la veille avec des coquillettes, c'était très bon de regarder la France changer de couleur en mangeant de la soupe après cette belle journée. Vers 22h, le ressac des Alpes Maritimes ne nous surprend plus. Un regard sur la boîte mail de Jérôme nous donne l'occasion d'ouvrir la bouteille de Bourgogne 1er cru que Yann et Isa nous ont offerte pour Noël. Fillon peut bien nous expliquer qu'il n'a pas perdu, nous on s'en fout, on a gagné.

 

Lundi 17 mars 2008

Le seul visage

Un soir, il y a un mois et demi, on faisait la queue pour le dernier Kusturica quand ma mère m'a appelée pour me dire de regarder France 3, "il y a une femme, elle est défigurée par une maladie orpheline, attends, j'ai noté le nom..." Je n'ai pas trouvé le reportage sur le net et il a fallu attendre une semaine, nouveau coup de fil de ma mère un soir vers 19h, mets France 3. Je crois que je me suis mise à pleurer tout de suite en la voyant. Chantal Sébire a un visage performatif : on a envie de pleurer quand on la voit. Si ma mère a insisté, c'est parce que depuis deux ans je travaille sur un livre dont l'héroïne est défigurée. C'est un projet difficile. Deux ans que je me confronte à des visages défaits, que je teste ma résistance à leur violence. J'en suis à la troisième version, je ne sais pas si je finirai un jour. Ma mère tient à ce projet, elle en a été la première lectrice.
Chantal Sébire est aveugle aujourd'hui. Elle ne se voit plus. C'était déjà le cas lors de ce premier reportage de France3 Bourgogne, diffusé puis rediffusé au journal national, avant que les autres médias finissent par s'emparer de son histoire. Ce qui est bouleversant chez Chantal Sébire, outre la violence de son visage, c'est sa vivacité, sa lucidité, la précision et la justesse de ses paroles. C'est la première fois que quelqu'un d'aussi vivant demande à mourir. Pour Chantal Sébire, son apparence est presque un handicap périphérique : ses souffrances constantes sont autrement douloureuses.
Depuis un mois que je suis dans les médias l'histoire de Chantal Sébire, j'ai vu son état se dégrader, son visage enfler encore, son oeil gauche s'exorbiter. Chez Paul Amar, il y a dix jours, elle n'avait pas pu se déplacer, elle était intervenue par téléphone. A la fin d'un débat laborieux sur l'euthanasie, elle avait pris la parole pour conclure : "vous êtes dans la sociologie, dans la psychologie, dans la politique...vous êtes dans le langage". Je me suis pris une grosse gifle, moi qui essayais justement de mettre des mots sur ce que je voyais.
Hier chez le même Paul Amar, toujours au téléphone, échaudée par les conneries de Christine Boutin, Chantal Sébire a été beaucoup moins aimable. Au détour d'une phrase, elle nous a renvoyés (nous qui nous mortifions de la voir) à la dérision de notre regard. "J'en ai strictement rien à faire de mon apparence. L'esthétique n'a jamais été ma priorité."

Vendredi 21 mars, c'est son anniversaire, Chantal Sébire aura 53 ans. J'ai peur de voir son visage se dégrader encore, et j'ai peur aussi de ne plus jamais le voir. Ce visage m'est devenu familier. Il ne m'agresse plus. Je peux voir la personne qui est derrière. En un mois, Chantal Sébire m'a appris bien plus que la nécessité d'une loi sur l'euthanasie. Elle m'a appris à regarder mon prochain.

 

Mercredi 12 mars 2008

Il y a des chances que rien ne bouge

Cher Philippe,
je vous envie quand je lis le récit de votre journée de lundi à Fontenay. Ici rien ne bouge, le ciel ne devient pas rouge. Soirée électorale en deux parties : au national, jusqu'à 22h30, on nous dit que la France rosit, on n'évoque jamais notre ville, censée être la cinquième du pays. A 22h30, on zappe : lumière blanche caractéristique de France 3 méditerranée, accents chantants, ambiance familiale. La seconde partie de soirée est à rebours de la première, sans surprise.
A Cannes une triangulaire (UMP, DVD, DVD), à Toulon ils ont réelu Falco à 64%, à Mandelieu où travaille Jérôme, les listes de droite cumulées atteignent 89%. A Nice, on va peut-être échanger notre transfuge du FN, pontifiant vieille école (qui fut l'avocat de Spaggiari) contre un ministre gaffeur ayant des amis haut-placés, dans la lignée Médecin (le candidat PS est troisième à 22%). Dans mon canton, le candidat de gauche qualifié pour le second tour est arrivé en retard hier soir pour le dépôt de candidature... son rival UMP est élu par défaut d'adversaire (je vous jure).Vous n'imaginez pas ce que c'est d'être de gauche dans une ville comme Nice. Moi je n'imagine pas que ça puisse être autrement, depuis 60 ans Nice est à droite, depuis 10 ans que j'ai le droit de vote, je n'ai jamais voté pour le gagnant, à aucune élection. 7 personnes sur 10 que je croise dans la rue ont voté pour la droite ou l'extrème droite. Ici les gens de gauche sont au mieux des "socialo-communistes" (dangereux néo-staliniens comme chacun sait) au pire des couillons qui feraient mieux de s'occuper de leur nombril au lieu de vouloir distribuer la soupe populaire aux fainéants. Il fait beau, c'est sûr. Vachement beau aujourd'hui. Les palmiers sont bien taillés, les jack-russels bien peignés. J'adore vivre ici, hein. Ma mère profite du printemps précoce pour cultiver son jardin, les mésanges se bousculent à sa fenêtre. Nous allons pouvoir recommencer à prendre l'apéritif sur le balcon.

 

Dimanche 9 mars 2008

Litost

C'est Jérôme qui m'a appris il y a quelques années ce qu'était une litost, concept tchèque qu'il a lui-même découvert chez Kundera (Le livre du rire et de l'oubli). La litost, intraduisible en français, c'est une petite humiliation, une petite honte à laquelle on repense de façon intempestive quand on est bien tranquillement installé sur le canapé devant la télé, et elle vous donne des tics nerveux. Il arrive qu'on se gifle en repensant à telle réplique qu'on n'aurait pas dû dire, à telle chose qu'on n'aurait pas dû faire... Les litosts sont récentes ou anciennes, celles du jour sont vivaces, mais les vieilles litosts remâchées sont les pires, elles s'incrustent et deviennent des mythes. La litost empêche parfois de dormir, elle déconcentre la lecture, elle vous mine l'égo, elle est d'autant plus tenace que vous n'osez la raconter à personne, tant elle est gênante, et tant la honte redouble la honte.
La litost est parfois une toute petite chose insignifiante mais elle tourne dans votre tête comme un moustique et vous ne pouvez pas l'attraper. Une fois oubliée, digérée, elle peut ressusciter à la faveur d'un mot entendu à la radio, d'un verre cassé, d'une rencontre... La résurrection intempestive des litosts peut être handicapante dans la vie quotidienne. Il y a des mots qu'on ne peut plus dire, des chansons qu'on ne chante plus, des personnes qu'on néglige pour la seule raison qu'elles ravivent le souvenir désagréable d'une litost qu'on préfère enterrer. Depuis que je sais que cette petite teigne s'appelle une litost, j'ai l'impression de la domestiquer davantage. Poser un diagnostic soulage déjà. Ce lapsus horrible, cette braguette ouverte, ce gadin, cette réponse idiote que vous vous reprochez, ça porte un nom, un nom tchèque, mais un nom tout de même. On trouve beaucoup d'exemples de litosts ici, la concision et l'anonymat sont peut-être la seule manière possible de raconter la litost.
La peur de la litost n'est pas également répandue entre les êtres, certains y sont particulièrement sensibles et l'évitent à tout prix, mais il n'existe qu'un seul moyen de s'en préserver totalement, c'est la misanthropie. La litost est une maladie sociale : plus vous multipliez les contacts avec l'extérieur, plus vous vous exposez. Les soirées mondaines sont des réservoirs à litosts, comme les réunions de travail, les festivals du livre, ou le fait d'enseigner à l'université (ou ailleurs). Les hommes politiques sont de formidables digéreurs de litosts, moi je me serais jetée par la fenêtre une bonne dizaine de fois si j'avais le palmarès de certains. Les animateurs télé aussi. Pour digérer les litosts, certains mangent au-delà du raisonnable, d'autres fument, boivent ou se droguent, d'autres encore en viennent à mépriser la terre entière, et puis il y en a sur qui ça glisse tout seul, ils peuvent les aligner à longueur de journée sans presque s'en rendre compte, et ceux-là sont des humanoïdes nimbés de mystère, à tout jamais étrangers.

 

Lundi 3 mars 2008

Not to be connected

C'est aujourd'hui qu'est tombé le jugement du tribunal d'instance de Paris, dans le dossier "Note 2 be" contre enseignants et syndicats. En Allemagne, les enseignants avaient été déboutés contre un site similaire, qui présente en plus la particularité de noter leur physique (au secours). Lorsque Philippe De Jonckheere a attiré mon attention sur ce site, dans la semaine de sa mise en ligne, j'ai hésité à en parler ici et j'y ai très vite renoncé : les quelques attachées de presse qui se sont occupées de moi m'ont au moins appris ceci : d'un strict point de vue commercial, les pires critiques, les pires allégations, font encore de la pub à ce qu'elles entendent détruire. Je pense que dans le cas de Note 2 be, c'est un euphémisme. Je pense que les enseignants ont très largement contribué au succès de ce site en le médiatisant, en l'attaquant, en y allant voir par curiosité, par trouille, en s'y cherchant, en s'y notant soi-même pour se protéger, voire en notant les collègues (je n'invente rien, je synthétise). Ce site, c'est évident, draine la curiosité des enseignants bien davantage que celle des élèves, qui s'en lasseront vite. Ce malencontreux buzz "corporate" n'était pas nécessaire à la victoire judiciaire d'aujourd'hui, dont je suis contente et soulagée. Mais on aurait pu se passer de la publicité, sur toutes les télés depuis un mois.
Les arguments du fondateur du site (individu qui réanime en moi des pulsions de justice immanente) sont plus que spécieux, notamment lorsqu'il compare les professeurs dans l'exercice de leur métier aux écrivains qui acceptent de se voir juger sur les sites de vente en ligne. L'argument est particulièrement malhonnête parce que :
- ce ne sont pas les écrivains en tant que personnes qu'on est censé juger, ce sont leurs livres.
- les écrivains produisent des objets de consommation : ils acceptent, de ce fait, le jugement du public.
- l'éducation nationale n'est pas un objet de consommation, c'est un service public.
- les professeurs ne sont pas payés pour séduire leurs élèves mais pour les instruire et les éduquer (et il faut parfois faire preuve d'un certain courage pour accepter de déplaire aux élèves, quand les circonstances l'exigent).
L'autre argument du fondateur du site est la réciprocité de l'évaluation (le prof me dit que je suis nul, ben moi aussi je peux lui dire qu'il est nul, fantasme intergénérationnel des élèves du monde entier). Le principe de cette évaluation remet en cause l'autorité et, par conséquence, la mission d'éducation des professeurs. Je rappelle aussi que les professeurs n'évaluent pas leurs élèves, mais les copies de leurs élèves (ce qui est la partie la moins excitante du boulot). Enfin, le fondateur du site évoque l'argument "démocratique" : la mise en cause publique et anonyme d'un individu dans sa fonction n'est pas pratiquée par les plus cyniques des grandes entreprises commerciales. Ce n'est pas de la démocratie, c'est du lynchage. Désigner un individu à la vindicte publique, anonymement, sans preuve et sans justification, c'est de la barbarie.
Le fondateur du site a annoncé qu'il ferait appel. En attendant, il me semble que la seule attitude valable est le boycott pur et simple.