Lundi 27 novembre 2006

La méthode Dali

Pour lutter contre le déclinisme grandméchantmondesque de la fin novembre, j'avais annoncé un recentrage nombriliste progressif. Voici aujourd'hui le résultat de nos recherches de la semaine dernière. Nous avons mis au point une nouvelle méthode de regonflage égotiste facilement adaptable à la sensibilité de chacun. Empruntée à Salvador Dali, notre méthode s'appuie essentiellement sur la pratique quotidienne d'une rhétorique superlative. En clair il s'agit de se féliciter continuellement pour tous les actes accomplis ou à venir, du réveil au coucher, à l'aide d'adjectifs mélioratifs les plus exacerbés, les plus excentriques, les plus extravagants. Attention, rien à voir avec la méthode Coué, il s'agit ici d'un exercice verbal destiné à gonfler artificiellement l'hyper-mégalomanie du pratiquant et de ses accolytes. Deux effets secondaires ont été remarqués à ce jour : une amélioration de la pratique de la langue française, puisque la méthode Dali réclame un approfondissement sérieux du vocabulaire, et l'instauration quotidienne d'un comique de répétition, puisque les premiers jours, le pratiquant ne croit pas encore aux assertions qu'il profère, le superlatif a tendance à être facilement tourné en dérision. Toutefois, cet effet devrait cesser au bout de quelques jours de traitement, lorsque l'égo se met peu à peu en phase avec la pratique verbale et que le sujet commence à être sincèrement convaincu du bien-fondé de ses déclarations. Tout ceci devrait logiquement nous permettre de passer l'hiver dans des conditions optimales. Quelques exemples pour vous mettre en train (l'accent espagnol, vivement conseillé, pourrait décupler l'efficacité du traitement):

Le 9 août 1953

Mon Christ est le plus beau. Mes moustaches sont sublimes. Gala et moi, nous nous aimons de plus en plus. Tout doit être mieux ! Chaque quart d'heure je suis encore plus lucide, et je sens plus de perfection entre mes dents serrées ! Je serai Dali ! Je serai Dali ! Maintenant, il faut que mes rêves se peuplent d'images de plus en plus belles et suaves pour nourrir mes pensées pendant le jour.
Vive moi et Gala !
Oui ou non, suis-je destiné à réaliser des prodiges ?
Oui, oui, oui, oui et oui 

Le 6 septembre 1953

Chaque matin, au réveil, j'expérimente un plaisir suprême qu'aujourd'hui je découvre pour la première fois : celui d'être Salvador Dali, et je me demande, émerveillé, ce que va encore faire de prodigieux aujourd'hui ce Salvador Dali. Et chaque jour, il m'est difficile de comprendre comment les autres peuvent vivre sans être Gala ou Salvador Dali.

Journal d'un génie, Salvador Dali

 

Vendredi 24 novembre 2006

Mythologie niçoise

L'opération de recentrement commence par la réduction de la couronne : je passe donc du monde à la commune (brutal, n'est-ce pas) puisque hier s'est ouvert au Palais de Justice de Nice le procès Agnelet. Ici, nous avons tous été bercés par le mystère Agnès Leroux, qui fut un des grands évenements niçois des années 70, avec le casse de Spaggiari (la Société Générale par les égouts, souvenez-vous). Ces deux affaires qui ont plané sur mon berceau ont en commun l'implication de figures politiques et mafieuses de la Riviera. Spaggiari avait pour avocat notre actuel maire, et le sulfureux maire de l'époque, Jacques Médecin, lui rendit en son temps hommage à la télévision (un truc du genre: c'est quand-même super-couillu ce plus gros casse du siècle, comme si Nice venait de décrocher un trophée). Agnelet, lui, était lié avec la franc-maçonnerie et la mafia, et son affaire tournait autour du mythique Palais de la Méditerranée, casino trônant sur la Baie des Anges, longtemps resté à l'abandon à la suite de l'affaire, classé au Patrimoine et récemment réhabilité, transformé en hôtel. Agnès était la riche héritière du Palais, corrompue puis probablement assassinée par son amant. Sur ce point, je ne fais que relayer l'opinion publique nissarte qui a depuis longtemps condamné le prévenu. Le procès qui commence sonne donc comme un revival nissart seventies, avec règlements de compte à la clé. Quand j'étais petite, Renée Leroux, la mère d'Agnès, était cliente de mon papa. Une dame à poigne, très respectable, qui a sacrifié sa fortune en frais de justice. And the winner is... Rendez-vous dans trois semaines. D'ici là, on peut patienter en lisant les tribulations plus récentes du camarade Pettinato (voir ici les posts archivés des 20 et 23 juin 2006 pour se rafraîchir la mémoire). Et oui, Xav' n'a pas fini de nous surprendre. Y a pas à dire, les niçois sont vraiment à la hauteur de leur réputation.

 

Mardi 21 novembre 2006

Le Grand Méchant Monde

L'autre jour en regardant ASI, j'ai compris vaguement ce qui nous arrive, depuis deux ou trois mois, cette impression d'être engloutis par un monde dont les tenants et aboutissants nous dépassent, plus grands et plus forts que nous, donc inéluctables - politiques, économiques, écologiques, mondialisation à tout crin pour faire court - ce siphon qui nous tourne la tête et nous rend tristes, impuissants, fatalistes (quand je dis nous c'est moi et un groupe de très proches qui s'agrandit vertigineusement de jour en jour). Ce syndrome inquiétant a un nom : le Grand Méchant Monde, et il touche les gens qui se tiennent (trop) au courant de l'actualité. Nous, c'est affreux, ne nous en tenons pas à l'actualité mais passons aussi par la case analyse (politique, sociale, idéologique) de ladite actualité. Le syndrome s'en trouve augmenté exponentiellement. Et la circonstance aggravante est que nous ne produisons rien, rien de rentable, nous vendons des mots et des idées, pas de matière première, rien qui ait sa place dans une économie de marché, nous sommes des artistes, cela implique que nous n'avons pas de statut social, mais plutôt le cul entre un nombre considérable des chaises branlantes.

Le syndrôme du Grand Méchant Monde se traduit par une paranoïa généralisée et un désespoir absolu : il est certain que la fin du monde est proche puisque le réchauffement de la planète est en marche et que ces enfoirés de politiciens refusent d'en tenir compte pour ne pas nuire à l'effervescence du marché. Et aussi : la baisse du niveau de vie des pays occidentaux est une fatalité à laquelle nous ne pouvons rien, et dont nous sentons déjà les premiers effets. Forts de ces certitudes déclinistes anxiogènes, deux solutions s'offrent à nous : poursuivre nos investigations jusqu'à l'infarctus (mais l'ulcère va sans doute se déclarer avant) ou essayer d'organiser un recentrage progressif autour du nombril de l'artiste, lequel se désespère en cet instant de ne plus pouvoir appartenir à la catégorie des visionnaires d'avant-garde qui fit dans le passé toute sa noblesse, mais cède hélas à la tentation réactionnaire du "c'était mieux avant". Non, non, c'était pas mieux avant, c'est juste que c'est pire aujourd'hui. Alors, puisque j'ai encore quelques ressources - l'instinct de survie, y que ça de vrai - je vais choisir au moins temporairement la deuxième option. Sevrage de radio et de télévision, boycott de l'information cybernétique, de la conversation altermondialiste, etc. Peut-être me replonger dans Jane Austen ou Agatha Christie. Une version modernisée du "caisson d'isolement" histoire de se refaire des forces.

 

Samedi 18 novembre 2006

Le bon cheval

Un commentaire de mon père sur les primaires du PS : ils ont voté Ségolène comme les turfistes jouent Bazire. Ils n'aiment pas Bazire, mais ils pensent qu'il va gagner. Au final, que Bazire gagne ou pas, ils se font avoir, parce qu'il termine à une cote dérisoire, 1,9 contre 1, ça ne rapporte presque rien. Evidemment, c'est un commentaire de restaurant, mais je l'ai trouvé très juste. Je précise que mon père est un excellent pronostiqueur tout terrain, du turf à la politique, il était le seul à prévoir Le Pen au 2ème tour en 2002. Aujourd'hui, les chevaux de Jean-Michel Bazire sont justement à 50 contre 1, méfiance.

 

Vendredi 17 novembre 2006

Ben non, finalement je crois que je ne vais pas parler des primaires au PS.

Avis aux niçois : Jérôme fait une lecture demain 15 heures à la bibliothèque Louis Nucéra pour présenter Vienne le Ciel.

 

Jeudi 16 novembre 2006

Demain je parlerai sûrement des primaires au PS, que je regarde de loin, avec inquiétude, mais ce soir les résultats ne sont pas encore tombés et je voudrais avoir une pensée pour Ana Carolina Reston, mannequin de 18 ans morte de son anorexie, elle pesait 40 kilos pour 1,74m et travaillait pour les plus grands couturiers. Il y a quelques années, j'ai écrit une pièce de théâtre, Je prends la pose, qui parlait de l'anorexie mentale, à cette occasion j'avais dû faire de nombreuses recherches sur internet, notamment sur des sites américains pro-ana et mia (en France beaucoup de ces sites sont déjà censurés, et c'est tant mieux). J'y suis allée avec bienveillance, avec compassion. Ce que j'ai trouvé m'a bouleversée, les photographies d'abord. L'horreur dans laquelle vivent ces filles, je peux la comprendre, elle me parle, elle me touche, l'intolérable se situe dans l'entraide communautaire. Beaucoup de ces sites sont initiés par des adolescentes complexées - souvent rondes - qui voudraient bien être anorexiques mais qui n'ont ni "la volonté" ni l'oraganisme...des filles qui ne sont pas malades mais qui encouragent les autres à poursuivre, qui donnent des "trucs", encouragent les blogs "nutritifs" au quotidien (ce matin j'ai mangé une pomme, à midi un demi-yahourt... perdu 200 grammes) écrivent des professions de foi et des prières à la sacro-sainte déesse Ana. Je me demande si Ana Carolina Reston s'appelait vraiment Ana. Je me demande si les photographes qui l'ont immortalisée en icône de la jeunesse sexy et de la "thinspiration" éprouvent ce soir quelques doutes. J'espère qu'ils ont la nausée de l'avoir rendue belle.

 

Dimanche 12 novembre 2006

Tout noir

Evidemment, pour se remonter le moral et oublier les affres de la démagogie participative, le rugby, on savait que ça ne suffirait pas. Surtout contre les All Blacks, on le voyait venir, humiliation et points de sutures, cocktail détonnant pour un samedi soir arrosé à la bière. Laporte avait avalé son chewing-gum et Galthié aurait été meilleur à la charnière qu'au commentaire. On s'est consolés aujourd'hui avec Juliette des Esprits à la cinémathèque, j'avais oublié que Fellini me fait toujours l'effet des derviches tourneurs, je m'y sens si bien que je m'y laisse glisser jusqu'à extinction de la conscience. Pour le coup, mes rêves correspondaient formidablement bien aux délires de Giulietta Massina.

 

Vendredi 10 novembre 2006

Soigne ta gauche

On le savait depuis des mois, mais ça y est, ils ont sorti la vidéo - Madame Royal au firmament de sa droite, Sarkozy n'aurait pas mieux fait. Je m'épanchais récemment sur l'ingratitude du métier d'enseignant. On aura ici de quoi revoir le niveau de la violence politique. Une candidate de "gauche" qui incrimine ces putains de fonctionnaires, branleurs, cyniques, de mauvaise foi, privilégiés, qui ont du temps pour les activités rémunérées mais pas de temps pour le bénévolat...(oui, c'est vrai, c'est un comble!) Voilà l'image que véhicule Ségolène. Du grain à moudre pour l'extrème-droite. Comment leur expliquer que si les profs font des heures sup chez Acadomia c'est parce qu'ils n'ont pas de quoi payer à la fois leur loyer, l'essence pour leur bagnole et des fringues convenables pour aller se montrer aux élèves? Et que ce temps qu'ils prennent pour donner des cours particuliers, ils ne le prennent pas sur leur temps de travail, mais sur leur temps privé. Sur la fameuse vie de famille si chère à Madame Royal. Comment faire entendre que le fonctionnariat n'est pas un bénévolat? Et puis la démagogie passe toujours par la généralisation. Tous les profs du public ne font pas des heures sup dans le privé. Ils sont une infime minorité. Les enseignants d'Acadomia sont en majorité des étudiants. Je croyais que les gens le savaient. Je croyais aussi qu'on aurait peut-être un candidat de gauche au second tour, qu'on ne serait pas forcé de se salir les mains une seconde fois. Je doute.

 

Dimanche 5 novembre 2006

Vienne le Ciel

Le livre de Jérôme est sorti. Pas encore en magasin (ce sera fait en janvier) mais déjà sur le net. Vienne le Ciel est un très joli petit objet et un grand livre, roman photographique et poétique, écrit à l'encre nyctalope, à la chaux vive et au sulfate d'argent par un viking sicilien qui aurait lu Mallarmé et aimé passionnément Nabokov, un enfant de Noboyushi Araki élevé par des parents joyciens trop lettrés pour l'innocence. Un esthète qui aurait visité l'occident de ville en ville sans jamais poser son objectif que pour dégainer la cruauté du stylo, l'acuité d'un oeil passé au révélateur et à la neige. De Paris à Prague et de Tokyo à Petersbourg, avec une amante éperdue pour archive, et son ventre qui s'arrondit, vivace, à mesure que l'appareil déclenche. Il y a cinq ans Jérôme se demandait comment sortir de l'Amour Absolu de Jarry, la tête haute et les doigts en sang, nous avons passé tout un été à réactiver les mythes pour que prenne vie la robe légère que porte Ada, son héroïne, et ne venez pas me demander si elle est blonde ou brune, il y a bien longtemps qu'elle a disparu sous le givre de la Neva. Pourtant, chaque fois que j'entends parler de mères infanticides, Ada revient, avec son ventre d'acide, avec son enfant-poisson, et peut-être que laisser vivre est parfois plus cruel encore. A rebours de la romance contemporaine, Vienne le Ciel pose les jalons d'une mythologie intemporelle, d'une écriture au cerveau et à l'oeil. Et si vous pensez que je ne suis pas objective, allez-y voir.

 

Vendredi 3 novembre 2006

La mélancolie c'est communiste

Bizarre, depuis une semaine que j'écoute en boucle La Facture d'électricité sur mon mp3, marcher dans la rue avait pris une dimension nouvelle, avec le soleil de novembre, une force fêlée de lendemain de cuite, un peu douloureux et très sympathique, et puis ce matin, tiens tiens, la Facture a pris vie, quand on regarde les gens autour de soi se faire gifler par le système UNEDIC - intermittent, t'es foutu, ta musique on n'en veut plus - la chanson n'est plus seulement une bluette sociale un peu couillonne (dixit son auteur) ça devient réaliste et noir comme du Damia, on en chialerait dans le bus, et bon on ne va pas se laisser aller tout de même. Encore un peu de mélancolie pour se dorer au soleil de novembre. En attendant le printemps...