28 novembre 2009
Festival
Une semaine à suivre le Festival du Film Français de Prague, qu'organisait Déborah, et qui a été un franc succès. Peu dormi, sortie beaucoup, travaillé tard dans la nuit, vu des films, des acteurs, ma belle Caroline qui venait présenter son court-métrage Le feu, le sang, les étoiles et j'en ai profité pour lui montrer Prague, re-fumé un peu, pas répondu aux mails. Réouvert un tiroir vieux de 10 ans. Remise au travail tous azimuths. Tenter de canaliser le désir sur un seul projet. Impossible pour l'instant. Essayer d'organiser les cases du cerveau, à défaut. A peine remarqué les nombreux cars "Treiber international" qui circulaient en ville. Ai repris Ariel et me suis sentie, pour la première fois, plus vieille que Sylvia Plath (ce qui doit être effectivement le cas, à quelques semaines près). Ai envie de lire Au-dessous du volcan, n'ai toujours pas fini Lolita.
13 novembre 2009
Ecorchée bis
Depuis que je fume moins, je me souviens de mes rêves. Je suis très douée pour les paysages. Vraiment. Et puis là, comme un sort, une ironie : je me suis retrouvée avec le visage de Zohra. Une fille de l'école primaire. Une brune. Pour une raison quelconque - je ne sais même plus s'il y en avait une - je m'étais fait greffer le visage de cette fille qui m'intriguait quand j'étais petite. Je trouvais que c'était réussi, pas de cicatrices, et une création originale : ça ne ressemblait ni à elle ni à moi. Mon visage attendait depuis quelques jours dans une glacière que je décide de le récupérer, quand un médecin de mes amis me mettait en garde : attention, tu sais c'est une grosse opération quand-même. Tu as eu de la chance à l'aller mais ce ne sera peut-être pas aussi simple au retour. Dilemme cornélien : je ne pouvais tout de même pas garder le visage de Zohra pour le restant de mes jours. Je voulais me retrouver. Mais je risquais de ne plus vraiment me ressembler non plus. Il y aurait des cicatrices. "En tout cas n'attends pas trop longtemps avant de te décider" disait le médecin en regardant la glacière.
12 novembre 2009
Prétérition ministérielle
La prétérition est une figure de style qui, entre diplomatie et rhétorique pure, permet de démentir qu'on dit une chose, tout en la disant. Ainsi Frédéric Mitterrand prétend ne pas vouloir arbitrer le débat Raoult-NDiaye, tout en assurant que évidemment : "Le prix Goncourt est une entreprise privée, tout à fait remarquable. Donc, les écrivains qui reçoivent le prix Goncourt, et Marie NDiaye est un grand écrivain, ont le droit de dire ce qu'ils veulent." Le fait d'ajouter "Par ailleurs, Eric Raoult, qui est un ami et un homme très estimable, a le droit lui aussi en tant que citoyen, voire en tant que parlementaire, de dire ce qu'il pense" est pour le moins étrange (Raoult n'a pas confié son sentiment à n'importe qui, il a soumis une question écrite à un ministre de la république). Bref, tout en faisant semblant de renvoyer dos à dos la grande écrivaine et le parlementaire, le Minsitre, par une prétérition aussi adroite que jésuite diplomate, a bel et bien arbitré le débat. Je ne vous dirai pas que je trouve l'intervention de notre ministre de la culture, dans l'affaire Raoult-NDiaye, d'une mollesse un peu navrante, mais d'une clarté revigorante, non, non, non, je ne vous le dirai pas.
10 novembre 2009
Miss Lettres Françaises (une grande muette)
J'ai été contente que Marie NDiaye ait le Goncourt. Parce que c'est un écrivain. Elle a une langue, des images, un univers. Parce que c'est une femme aussi, même si ça va en gonfler certains. Depuis Duras en 1984, seulement Paule Constant dans un contexte humiliant où tout le monde réclamait Houellebecq, et Pascale Roze assez discrètement. Depuis, rien que des mecs, bons et moins bons. Marie NDiaye, incontestable. J'étais passée à côté de l'interview donnée aux Inrocks, mais grâce à ce grand farceur d'Eric Raoult, plus personne ne pourra l'ignorer : Marie NDiaye et son mari Jean-Yves Cendrey sont partis s'installer à Berlin après les présidentielles de 2007.
Le député Eric Raoult devait être en mal de présence médiatique ces derniers temps et rien ne vaut une bonne grosse déclaration absurde et provocante pour vous ouvrir tout grand l'hygiaphone - une heure après, tous les honnêtes citoyens francophones (même ceux qui sont partis résider en Europe centrale depuis les dernières présidentielles) entendent résonner bien fort ladite déclaration via l'écran de l'ordinateur plus ou moins miniaturisé qui les relie à la France tel un cordon ombilical. La bonne grosse déclaration absurde et provocante s'est transformée en dépèche relayée par la presse. Ici, la version de Libération.
Evidemment, si je saute sur l'occasion de la relayer moi-même, c'est uniquement parce qu'elle s'en prend à un écrivain. Le fait qu'un député UMP cite une romancière contemporaine, c'est en soi assez extraordinaire. En bref : le lauréat du Goncourt devrait être tenu à un devoir de réserve : en qualité de lauréat du plus important prix littéraire français, il ne devrait pas être autorisé à dire le mal qu'il pense de la politique française et des dirigeants qui la mettent en pratique.
Alors, plusieurs mises au point s'imposent, que beaucoup sur le net ont commencé à faire et je vais apporter ma petite pierre à l'édifice :
- les déclarations fracassantes sont le mode d'expression politique le plus fréquent à droite ces cinq dernières années, même lorsqu'elles sont absurdes, tendancieuses voire de mauvaise foi, elles permettent de placer la barre à un niveau d'incécence qui redescendra ensuite, ce sera toujours ça de gagné. Demandez aux tchèques ce qu'ils pensent du devoir de réserve des écrivains, pour voir.
- un prix, c'est un prix, pas une fonction. J'attends avec gourmandise la traduction française de Meine Preise, le recueil des discours de Thomas Bernhard lors de ses nombreuses remises de prix littéraires - le devoir d'ouvrir très largement sa gueule, oui.
- le prix Goncourt est remis à un auteur "d'expression française", pas à un auteur nécessairement français, et on ne lui demande pas ses papiers (d'ailleurs l'opinion d'Atiq Rahimi, Goncourt de l'an passé, à la double nationalité franco-afghane, sur la politique d'expulsion de Besson, ne fait pas de mystère). On se demande pourquoi Raoult n'a rien dit il y a un an.
- le "devoir de réserve" qu'invente Eric Raoult, serait, en prime, rétroactif : l'interview incriminé a paru dans les Inrocks le 30 août dernier. Le roman de Marie NDiaye ne figurait pas encore sur la liste de l'Académie Goncourt.
- l'Académie Goncourt a beau être reconnue d'utilité publique et recevoir l'aide du CNL, ses membres (et à plus forte raison ses lauréats) sont libres dans leurs choix et leurs déclarations, ne sont pas rémunérés (le Prix Goncourt est doté d'un chèque de 10 euros) et l'obtention du prix n'entraîne évidemment aucune contrepartie particulière pour le lauréat (est-il besoin de le dire). En général, le lauréat est sympa, il vient recevoir son prix, il joue le jeu, il dit merci, il mange deux trois petits fours, il répond aux journalistes et ensuite il va parler à des lycéens de toute la France et même de l'étranger pendant un an, comme Miss France, mais pas pour représenter la France, pour représenter son livre, et pour le vendre, parce que c'est une aubaine qu'on ne refuse pas, merde, à moins d'être un crétin ou un milliardaire. Le fric, pour un écrivain, c'est du temps et de l'indépendance.
- les prix littéraires récompensent (souvent) l'indépendance. Vous imaginez une Elfriede Jelinek qui aurait toute sa vie ciré les pompes des institutions autrichiennes?
- le devoir de réserve est un truc qui n'existe que dans l'armée, la justice (ce qui sert à préserver, justement, son indépendance) et les services secrets. Les fonctionnaires ont le droit de dire ce qu'ils pensent. Même les policiers sont syndiqués. On ne voit pas très bien comment et à quel titre on ferait fermer sa gueule à la personne la plus libre du monde, qui n'a même pas de statut social dans son pays : un écrivain. On se plaît à souligner cette semaine que Marie NDiaye ne fut jamais autre chose. Pour fêter ça je lis Honecker 21, de Jean-Yves Cendrey, qui est aussi un des meilleurs auteurs de notre temps.
7 novembre 2009
Dédales

J'ai lu quelque part que l'arrêt du tabac pouvait entraîner des nuits agitées. Même si je n'ai pas complètement arrêté de fumer, je suis passée de 20 à 4 cigarettes maximum par jour (souvent zéro), ce qui est tantôt douloureux tantôt facile, en fait assez facile pendant la journée et parfois compliqué le soir. Manger du chocolat le plus noir possible (ma mère prévient : le 90% est vraiment trop amer. Pourtant c'est ce qu'il y a de mieux pour moi, je ne mange pas du chocolat par plaisir mais pour ne pas fumer.) Il faut que je trouve des dérivatifs. Manger. Chanter. Quand on chante on ne fume pas. Plutôt une bonne surprise d'arriver à chanter ça. Mais alors, travailler, impossible. A la maison, no way. Je teste les cafés non-fumeurs - celui de la Galerie Leica, le Kaficko près du Pont Charles, le Lui&Lei de la Place de Malte, avec ou sans mon ordinateur qui est trop lourd. Ménager la chèvre et le chou, les poumons et les genoux, le pire c'est que, dans l'idéal, je n'ai pas décidé d'arrêter de fumer. Depuis un mois - le retour de Nice - pas de répit, un mal chasse l'autre. J'arrive à faire la plupart des choses mais écrire sans cigarette, torture. Pas deux heures d'affilée, pas structuré. Effiloché. L'image d'Alice au Pays des Merveilles sur le dernier cahier en date, dans un style qui doit plus à Dürer qu'à Tim Burton, semblait pouvoir contaminer les pages que j'y noircirais. Pour l'heure elle s'est insinuée dans mon sommeil désordonné, et j'ai arpenté au petit matin les couloirs d'une vieille demeure où j'ai suivi une vieille dame (moins affriolante que l'habituel lapin blanc), rencontré le cercueil d'une très riche morte, des miroirs où j'apparaissais laide comme mes plus vilaines pensées - chaque miroir illustrant à sa guise un aspect monstrueux de mon caractère. Dévorée à la fois de curiosité et de culpabilité, j'étais amusée par la découverte. Seule ma couardise me poussait finalement à fuir (la vieille voulait me présenter un docteur de ses amis et je sentais bien que la rencontre n'aurait rien d'agréable) mais le dédale était piégeux. De demi-tours en demi-tours je m'étais perdue et je redoutais, dans chaque pièce du labyrinthe, de rencontrer un danger imprévu.
Au réveil je me dépèche de consigner le rêve dans mon cahier des rêves, l'organisation papetière semble relayer le fonctionnement du cerveau : un cahier suscite les élécubrations que l'autre reçoit, vases communicants bien huilés. Depuis que je ne fume plus je travaille moins mais je rêve beaucoup plus.
5 novembre 2009
Soleil. Une demi-heure sur un banc les yeux fermés comme les petits vieux de la Place du Pin. Sauf que c'était dans le jardin franciscain et, dans le contexte, suffisamment extra-ordinaire pour être noté ici.
3 novembre 2009
Claude Lévi-Strauss est mort.
Vaclav Klaus a signé le Traité de Lisbonne.
1er novembre 2009
Lisboète
Je m'étais retrouvée à expliquer l'argot marseillais à des étudiants traducteurs tchèques de 2ème année en cours de lexicologie, ça avait été très sympathique, et je m'étais souvenue avec nostalgie des cinq ans passés à la fac de Nice. La lexicologie, comme le latin et la morphologie de l'ancien français, ou encore le commentaire stylistique, n'avait jamais été ma spécialité, mais je me découvrais une gourmandise à l'ouvrage. Préparer un cours était un jeu auquel je savais jouer. J'avais intégré les règles et bien que j'eusse peur de m'y montrer maladroite, ce léger trac se révélait fécond. Les étudiants tchèques étaient plutôt plus calmes que les français. Nul besoin de discipline ici. Il avaient en revanche des habitudes particulières avec la porte et la fenêtre, qu'ils ouvraient et fermaient spontanément. Les craies étaient carrées et particulièrement poreuses, ce qui les faisait crisser affreusement. La quiétude que j'éprouvais en quittant la classe me réchauffait les doigts.
J'avais assisté à un cocktail au cours duquel j'avais été récrutée pour une fausse conférence internationale qui devait servir de support aux étudiants de traduction simultanée. Le sujet était "L'avenir de l'Europe entre les mains du Président tchèque". Devaient participer une Allemande, un Irlandais, un Espagnol, ainsi que des étudiants tchèques polyglottes. Chacun jouerait le rôle d'une personnalité politique - on m'avait proposé successivement de jouer le rôle de Sarkozy, de son épouse, puis de Cohn-Bendit, et j'avais refusé - ou bien de simples militants, ou encore de journalistes - j'avais fini par m'octroyer le rôle de Jean-Michel Aphatie, en m'inspirant de son blog et de ses chroniques quotidiennes. Ca me permettait de caser le paradoxe, qui m'était cher, selon lequel le peuple français, dont le vote démocratique (NON à 55%) avait été trahi par ses élus, ne pouvait désormais plus compter que sur le Président tchèque pour faire respecter son suffrage. Evidemment, je le disais en souriant, et en soulignant combien ce paradoxe était gênant, voire honteux, si l'on considérait les motivations de chacun. Bref, mon discours, qui devait durer 8 minutes et ne pas être lu, avait été trop rapide et touffu pour les étudiants traducteurs, et mon recruteur avait souligné son ambiguité. Pas tant sur le fond, avais-je fini par comprendre, que sur la forme : les expressions imagées (l'Europe est tantôt Deus ex Machina tantôt grand méchant loup), les tournures alambiquées, et enfin surtout, l'ironie par antiphrase, tout cela était, disait-on, typiquement français. Les étudiants devaient s'y habituer, et moi aussi, l'étiquette me semblait lourde.
Outre l'impression probablement déplorable que j'avais donnée de la France, encore une fois arrogante et jésuite, j'avais appris pas mal de choses à cette conférence-pour-de-faux : les décrets Benes concernant les Allemands des Sudettes, la non-rétroactivité du Traité de Lisbonne, le "look de syndicaliste" de Vaclav Klaus (ce qui semblait être, dans la bouche de ma jeune interlocutrice, l'injure suprême), les "spécificités celtiques" qui distinguaient l'Irlande, dont la plus remarquable était l'interdiction de l'avortement, etc. Lorsque, trois jours plus tard, on appris que le Traité serait ratifié par Klaus, j'en éprouvai presque du soulagement.