Dimanche 29 octobre 2006

Sublime dit-elle

Regardé hier soir le premier volet de l'affaire Villemin, bizarre pour un samedi entre deux fêtes, bizarre, pour la Toussaint. Vraiment bien pour un téléfilm, les acteurs surtout, la dame en particulier. Bizarre comme ça réveille les souvenirs, comme on retrouve notre histoire à travers l'histoire, un peu comme avec Chirac l'autre jour. Je me souviens de ma grand-mère qui faisait le pendule sur la photo de Bernard Laroche dans Paris Match, un matin au petit déjeuner, je devais avoir six ou sept ans, je buvais encore du chocolat et je ne sais plus, je ne sais plus ce que disait le pendule, et maintenant il me semble que je serais prête à m'en remettre à ce verdict, pas plus absurde que les méthodes du petit juge, la graphologie, le partis-pris des médias, l'opinion publique ou la prose romanesque de Marguerite Duras qui aurait mieux fait d'en faire un roman.

 

Dimanche 22 octobre 2006

Les professeurs de la profession (avec révolte et compassion)

Encore devant ma télé au milieu de la nuit, j'entends notre ministre de l'Education Nationale expliquer à Laurent Ruquier que les professeurs devraient enseigner (au moins) deux matières, ce serait mieux pour les enfants d'avoir six profs au lieu de douze, et pour les enseignants eux-mêmes, il en est convaincu (là, il n'argumente curieusement pas), il faudrait, pour cela, dit-il, qu'on enseigne aux jeunes profs deux matières à la fois dans les IUFM. Fin de déclaration. Alors là, je me permets de revenir sur un premier point, qui échappe dirait-on à notre ministre : les profs n'apprennent pas leur "matière" dans les IUFM. Ils vont à l'IUFM une fois qu'ils ont obtenu leur concours, CAPES ou Agreg, c'est à dire après au minimum quatre ans d'études supérieures (Licence + 1 année de concours). Ils y passent un an, à l'IUFM, à apprendre des rudiments de pédagogie théorique, les instructions officielles ( le prof doit être à la fois éducateur, assistante sociale, flic, et accessoirement spécialiste de sa discipline) et à comprendre qu'il va falloir se démerder tout seul et s'adapter au public. Bref, la "matière", on ne l'apprend pas dans ce giron institutionnel des IUFM, on l'apprend à la Fac, et les profs sont des gens qui, après le bac, ont choisi d'étudier une matière, par passion souvent, une matière, un savoir - les lettres, la philosophie, les mathématiques... Et à la Fac, dieu merci, on ne vous propose pas de vous inscrire en Histoire-Philo, Maths-Géo ou Eco-Espagnol. Un étudiant en quatrième année de Lettres Classiques peut être absolument nul en Géographie ou en Economie, et je suis curieuse de voir le niveau d'un étudiant qui aura passé cinq ans sur sa matière principale et un an sur la seconde. Les capetiens d'Histoire-Géo se désespèrent déjà régulièrement lorsqu'ils découvrent, l'année du concours "l'autre matière", celle qu'ils n'ont pas choisie. Je fais ici un clin d'oeil à mon amie Audrey, docteure ès Histoire Moderne qui découvre la topographie, la géologie et l'économie mondialisée pour l'occasion. Bref, les profs ne sont pas une race de pédagogues tout-terrain corvéables à merci. Ce sont des étudiants passionnés qui aimeraient transmettre leur savoir. Un savoir de spécialiste, qui n'est pas interchangeable, qui ne se limite pas à une compétence technique - comme celle, multifonction, de l'enseignement primaire.

Problème n°2 : le temps de travail des professeurs, puisque même Ségolène Royal veut faire passer les profs aux 35 heures (attention cocotte ne te tire pas une balle dans le pied) et que déjà, la réforme De Robien tend à leur extorquer des heures sup de remplacement. Le professeur certifié enseigne 18 heures par semaine. Nom de Dieu de Merde! s'exclame le salarié moyen qui se plaint encore que les 35 heures entravent sa liberté de travailler autant qu'il veut pour gagner plus. 18 heures, bordel, c'est pas grand-chose, surtout si l'on considère que ces putains de privilégiés de fonctionnaires se la coulent douce deux mois d'été plus les vacances scolaires. Et là, je dis : retirez le gros doigt que vous vous mettez dans l'oeil, et soyons clairs: 18 heures de cours effectif, ça veut dire 60 copies par semaine, j'ajoute donc 8 heures de corrections, et je suis gentille,18+8=26. 18 heures de cours effectif, ça veut dire aussi préparation des cours, ben oui, ces chers petits, on va pas leur balancer n'importe quoi, faut potasser, écrire, polycopier, si on enseigne en niveau bac, revoir le programme pendant les vacances (en français, le programme change chaque année), adapter le programme à la classe, etc. Préparation des cours, pour un prof déjà rodé à sa classe : 6h/ semaine, et je suis gentille (26+6=32). Le prof doit également assister aux réunions, conseils de classe, d'établissement, répondre aux parents, s'occuper des élèves à problèmes, organiser des sorties, des événements, mettons encore une heure et là on est déjà à 33, et le prof ne s'arrête jamais d'étudier sa matière, il lit ce qui se fait, ce qui se dit, comment ça évolue, il se met au niveau, apprend les nouvelles terminologies, en Lettres, il apprend la nouvelle linguistique qui ressemble peu à la grammaire d'il y a vingt ans, il relit les classiques au programme en juillet et se renseigne sur la rentrée littéraire de septembre, en Histoire, on imagine ce que serait un prof qui n'aurait pas ouvert un manuel depuis l'URSS, idem en Géo, en Eco... Une formation continue, permanente, sans laquelle on ne saurait répondre aux questions d'un public en constante évolution, et auquel il faut aussi se former, s'adapter, un public dont on adopte forcément la culture, ne serait-ce que pour savoir où puiser ses exemples pour que la communication soit possible.

Problème n°3 : le salaire du prof. Le prof certifié, en début de carrière, touche 1350 euros, c'est-à-dire, en gros, 125% du SMIC, et ses perspectives d'augmentation sont faibles. Le prof, à moins d'habiter dans la Creuse, ne pourra jamais accéder à la propriété grâce à ses seuls revenus. Dans une ville comme Nice, le pret maximal accordé par un banquier raisonnable au client professeur lui permettra de s'offrir un studio vraiment pas grand, et encore, pas dans un quartier chouette. Pour sa première année d'enseignement, le jeune prof est généralement muté à Créteil ou à Lille, dans un quartier hyper accueillant, il a son affectation quelques jours avant la rentrée, et doit se démerder pour déménager dans la foulée, c'est à dire trouver un appart, reconnaître la région, passer son permis si c'est pas déjà fait et se procurer une bagnole capable d'abattre les kilomètres qui le séparent de son établissement, tout cela dans les premiers jours de septembre, tout en préparant ses cours pour un niveau qu'il ne connaît pas encore. Ah oui, j'oubliais: le prof-stagiaire ne touche sa première paye qu'en novembre. Autant dire que s'il n'a pas une famille fortunée, le jeune prof commence sa vie active par un emprunt à son banquier. Le professeur, diplômé bac+4 minimum, touche deux à trois fois moins que ses camarades de Fac qui travaillent dans le privé. Le camarade ingénieur, par exemple, s'en sort carrément mieux. J'entendais l'autre jour au JT un patron dans le bâtiment vanter sa boîte à deux minots apprentis maçons, "les maçons qui bossent ici gagnent plus que vos profs du lycée". Voilà, c'est connu, c'est même un argument à l'embauche. Et comment les apprentis vont regarder leurs profs en retournant au lycée? Comment valoriser le savoir aux yeux de gamins pour qui vous êtes un raté, parce que vous gagnez moins que leurs parents, et moins qu'ils gagneront en sortant de l'école? Ca ne sert à rien, de savoir lire, de connaître Corneille et Shakespeare, puisque le maçon et le plombier d'en face gagnent mieux leur vie que ces emmerdeurs de lettrés qui nous rabachent leurs conneries inutiles. Là, le salarié moyen a un argument imparable : la sécurité de l'emploi, et venons-y, la retraite. Oui, ben justement la retraite, ça y est maintenant que la réforme Fillon a aligné les fonctionnaires sur le privé, bien malin qui peut dire à quel âge notre jeune prof de 2006 aura le droit de la prendre et combien elle lui rapportera. Les gens du public ont toujours le droit de gagner moins, mais plus celui de partir plus tôt. Pourquoi donc continue-t-on à faire ce boulot de con s'il n'y a plus aucun avantage à s'y coller? Parce que, c'est bien sûr, y a plus beaucoup de boulot ailleurs. Parce que, pour les sciences humaines en tout cas, on n'a pas vraiment le choix. Puisque la discipline étudiée (et aimée) n'est en rien "productive" faut bien entrer dans l'institution qui permet encore (généreusement?) qu'on l'enseigne. Enfin, puisqu'on ne va pas soupçonner tous nos enseignants de masochisme aigü, on va dire que certains, et même la plupart, ont la vocation. Ceux-là, je leur souhaite bon courage, parce que quand ils se seront pris deux trois insultes pré-pubères et enquillé le mépris des parents, il en faudra, du courage, pour ne pas user du seul privilège que la fonction publique autorise encore à ses salariés : se mettre en dépression.

 

Samedi 21 octobre 2006

Automne

Je me félicite parfois d'avoir des amis aventuriers qui nous traînent (avec la carotte et le bâton) hors des sentiers battus, cette fois c'était à 1600 mètres d'altitude, dans un chalet improbable au milieu des arbres et des nuages, et passée la route tortueuse et pentue et étroite (qu'est-ce que j'ai raison de pas vouloir passer le permis...) où l'on côtoie les nuages et le fossé en un même élan de survie, à 5km/heure, dans la nuit noire, ben, ça vallait le coup, c'est vrai. On peut boire, dans un chalet, et manger, et dire des conneries, et faire tout un tas de petits trucs qu'on ne ferait jamais en temps normal, renverser son verre sur la table, nettoyer, re-renverser, re-nettoyer, etc, confondre Reims et Rouen, oublier Eddy Constantine et Esther Williams, rire bêtement jusqu'aux larmes parce que le vin fait des bulles, affronter des insectes volants innommables, et autocensurer, pour une fois, le discours bien rôdé sur la non-procréation (à l'approche de la trentaine, c'est vrai qu'il commence à devoir servir souvent, celui-là) par simple générosité, parce que le mignon couple d'en face lui, n'a pas encore renoncé, voire envisage sérieusement de s'y mettre et qu'on ne va pas s'engueuler un si beau soir de brouillard, dans un bled où SFR ne passe pas, et avec 3,5g d'alcool dans le sang, et puis c'est vrai qu'ils sont mignons on ne va pas leur casser leurs jouets on les connaît à peine et nos amis nous en voudraient de fâcher leurs amis. Le lendemain matin - c'est ce qui est bien avec la montagne - on n'a même pas mal à la tête. On découvre la route qu'on avait si peu vue la veille, et c'est encore très vert avec des touches de rouge et de jaune vif, la lumière crue de la brume, les cascades, les rochers, on va acheter du pain au village en écoutant la Lorelei de Thiéfaine très décalée dans l'air du temps, la crète des montagnes qui disparaît dans le blanc, la pétanque au bord du lac, et le lac disparaît, et vos amis disparaissent aussi sur l'autre rive, dans un nuage blanc.

 

Dimanche 15 octobre 2006

Tragique, forcément tragique

Prenons d'abord des pincettes: On ne sait rien de la vie des autres, on ne sait rien des vérités qui ne nous concernent pas. L'histoire qu'on nous raconte, en revanche, à la télé, dans les journaux, partout, celle-là, c'est celle-là dont je parle et qui nous appartient, que nous vivons au jour le jour, celle-là est atroce, cauchemardesque, et comment vivre en occultant les images qu'elle suscite.

Ce qui sera, dans deux ans probablement, "l'affaire Courjault", dans un épisode à venir de "Faites entrer l'accusé", a commencé comme un électrochoc parce que nous étions convaincus de l'innocence des Courjault : un homme qui prévient la police en trouvant deux nouveaux-nés planqués dans son congélateur, une femme qui n'a plus d'utérus depuis quatre ans. Et puis mercredi soir l'aveu est tombé, tragique, forcément tragique, d'une femme seule avec son ventre, sur lequel elle confesse un sentiment de toute-puissance, une femme qui a accouché, une fois, deux fois, trois fois, seule dans sa salle de bains, après avoir mené à terme trois grossesses, 27 mois de mensonge, de secret, de dénégation. Une femme qui accouche seule, on en a vu dans les livres, nos grands-mères nous ont raconté de ces histoires atroces de filles-mères miséreuses, mortes en couche, ou sauvées de justesse, miraculeusement. Ma grand-mère a avorté chez elle, pendant la guerre, à quatre ou cinq mois de grossesse, et l'on sait que c'étaient des jumeaux, on sait que c'étaient des garçons. Elle a failli en mourir. Ces choses qu'on raconte tout bas parce que c'est trop de souffrance, trop d'indignité. Ces histoires sanglantes et sales, ces affaires de femmes, on les connaît, on les oublie, on n'en parle pas, c'est trop dégueulasse. Mais une femme qui accouche trois fois, seule dans sa salle de bains, et qui étrangle, et qui étouffe, et qui garde les cadavres comme des reliques dans un congélateur, ça, on n'avait jamais vu. Moi, je n'avais jamais vu. Une "femme au foyer désespérée", qui cache à son mari, à sa famille, à ses enfants, qu'elle est enceinte, et qui, le jour venu, se débrouille pour être sans témoins, comment fait-elle...elle a prévu le coup? Elle a fait garder les gosses? Elle a choisi le jour où son mari est en déplacement? Elle fait le ménage avant que tout le monde rentre et elle mijote un petit dîner? Une fois, deux fois, trois fois? La troisième fois, elle fait une hémorragie, probablement une infection qui l'oblige à subir une hystérectomie. Mais elle ne dit rien. Elle invente quelque chose. Elle garde pour elle, pour elle seule, les secrets honteux de sa vie intérieure, et peut-être qu'elle se sent plus forte, si forte de détenir le secret, peut-être qu'elle les hait, les autres, d'avoir réussi à le leur cacher. Peut-être qu'elle se dit tant mieux, après tout, qu'on lui enlève l'utérus, au moins elle n'aura plus à vivre ça. Une femme qui a subi cinq grossesses et qui n'a jamais repris la pillule, jamais songé au stérilet, qui a fait croire à son mari qu'elle continuait à prendre une contraception, et qui a vécu ses grossesses, seule, seule avec son ventre et ses excroissances. Elle a dû lui en vouloir, à son mari, de ne se rendre compte de rien, d'être si peu attentif, si peu curieux, de s'étonner une fois, une fois seulement, lors d'un voyage au Maroc, qu'elle ait pris du poids. C'est sûr, un homme qui demande à sa femme dis donc tu as vachement grossi tu ne serais pas enceinte? c'est un goujat, si sa femme lui dit non, elle prend l'air vexé, bon, le type n'insiste pas. Mais après, un premier nourrisson brûlé dans la cheminée, qu'est-ce que ça doit sentir mauvais. On peut lire La Douceur de Christophe Honoré, pour s'en convaincre. D'un autre côté, un nourrisson, c'est l'équivalent d'un rôti de trois kilos, alors, ça sent le cochon brûlé, mais si on a fait la cuisine à côté, on peut dissimuler. Le coup du congélateur, enfin : c'est vrai que les hommes fouillent rarement. Un homme qui va se chercher une bière au frigo n'aura jamais l'idée d'aller regarder le gros truc emballé sur l'étagère du fond. Alors oui, si elle est vraiment parvenue à faire tout ça, à garder pour elle ses secrets, tous ses secrets, sans l'aide de personne, porter, accoucher, tuer, cacher, alors oui, Véronique C. aura fait la preuve du pouvoir absolu qu'elle détient sur son ventre. Si une femme est suffisamment seule, si absolument seule que personne ne voit ni ne comprend le processus qui se déroule en elle, si seule que trois accouchements à domicile passent inaperçus, aux yeux de son mari, de sa famille, de ses amis et de la société toute entière, jusqu'à nous qui étions persuadés de son innocence jusqu'à mercredi soir dernier, alors oui, elle a, de fait, tout pouvoir sur sa progéniture.

 

Mercredi 11 octobre 2006

Le tournant des saisons

Ca y est, ça commence à sentir le roussi des feuilles, le gris qui se reflète sur la méditerranée, les placards à ranger et essuyer trois larmes de midinette en écoutant Tonnerre de Brest, oui, Christophe, moi aussi ça me bouleverse, même si j'ai jamais foutu les pieds en Bretagne et que la transposition Baie des Anges sonne burlesque... Un soir à lire du Modiano à la bougie quand toutes les ampoules ont grillé.

 

Lundi 9 octobre 2006

Week-end au Festival du Livre de Mouans-Sartoux. Un peu fatiguée en rentrant (dans les deux grands gymnases, auteurs en enfilade bercés au bruit de la foule et des hauts-parleurs qui retransmettent les débats, ronronnement frénétique et coudées franches pour accéder au bar). Retrouvailles enthousiastes, rencontres sympathiques, je ne sais pas si c'est que je vieillis ou que je choisis mieux mes fréquentations, mais je commence presque à aimer les salons... Jérôme signait en avant-première son roman, Vienne le Ciel, dont je reparlerai ici un de ces jours, en attendant, on peut aller voir sur son site.

 

Dimanche 8 octobre 2006

Chronique d'une mort annoncée ou Bon anniversaire Vladimir

La mort d'Anna Politkovskaïa. Ca fait longtemps qu'on me dit que ça va arriver. Caroline me transmet les communiqués du Comité Tchétchénie. Ca doit leur faire vachement plaisir que Sarkozy soit l'homme politique français le plus en pointe pour défendre leur cause en ce moment...

 

Lundi 2 octobre 2006

Pif Paf Pouf

C'est bizarre comment ça se fabrique, une émission de télé. A Doc en Stock, par exemple, ils m'envoient un mail vendredi aprem, demande URGENTE pour Arte merci de rappeler Séverine Lepault vite fait. Moi, docile, je rappelle. C'est pour une émission enregistrée le mardi soir. Tiens, je devais justement enregistrer un truc pour France 3 qui vient de se faire repousser du planning. Du coup, oui, je peux être à Paris, et même si j'aurais préféré parler littérature et faits-divers, oui, j'ai quelques trucs à dire sur l'évolution des rapports hommes-femmes dans la société post-68 où nous vivons. La fille me pose tout un tas de questions auxquelles je réponds - assez brillamment même, ça m'étonne presque cette aisance que j'ai à m'exprimer au téléphone, si seulement je pouvais être aussi subtile sur un plateau de télé, ça serait miracle - mais tout en lui répondant je sais bien que c'est pas joli ce qu'elle me fait, ça ne se fait pas de caster ses invités au téléphone... Après tout c'est vrai, quoi, on n'est pas payé, on n'a rien demandé, chuis même pas en promo, aucun intérêt à passer à la téloche... montrer ma bouille certes, histoire que les 200 000 courageux qui regardent Arte à 22h30 les soirs de débat puissent mettre une couleur de cheveux sur mon nom. Je ne sais pas si ça vaut le mal au bide du week-end pré-enregistrement, mais on m'a souvent expliqué qu'il ne faut pas insulter l'avenir, que la publicité est un respect que je dois à mon travail, etc. Je vais donc au bout de la conversation : oui, les femmes ont un langage plus cru que les hommes, provocation, autodéfense, dénonciation des clichés érotiques phallo-centrés, de l'esthétique hamiltonienne... Depuis que les femmes ont la parole, elles échappent à l'objectivation. Oui, la pensée anti-tabous est dangereuse, la banalisation médiatique des pratiques sexuelles marginales et les phantasmes qui ne sont pas faits pour être réalisés... On me demande aussi, question pute s'il en est, si je suis surprise qu'on me contacte pour parler de tout ça. Sous-entendu : si je suis surprise, c'est que mon invitation n'est pas pertinente. Au bout de 25 minutes, la fille me dit que bon, elle me rappelle lundi pour confirmer, parce qu'ils ont encore une réunion, et je dis que quand-même oui le plus vite possible pour que je puisse réserver l'avion. Pendant le week-end, je me demande s'il est vraiment pertinent d'aller parler de cul sur Arte, c'est vrai, quoi, depuis Viande, j'ai eu toutes les peines du monde à faire admettre au petit monde médiatico-parisien que je pouvais parler d'autre chose, et là, mademoiselle cul-cul, encore, même en théorie, même sur Arte, je ne suis pas trop sûre. Et puis Jérôme trouve le coup du casting téléphonique hyper-cavalier. Je décide de laisser faire les choses. Après tout, on verra bien s'ils me choisissent ou pas. Et lundi matin, à 10h35, message de Fabrice Gardel, le collègue de Séverine, qui veut que je le rappelle parce qu'ils sont en réunion avec le présentateur et bon c'est assez urgent. Moi, le lundi matin, je fais mon atelier d'écriture à la maison de retraite, j'ai dix petits vieux autour de moi et il est hors de question que je les laisse tomber cinq minutes pour parler à Fabrice "dans le détail". Il attendra la fin de l'heure, que mes petits vieux aillent manger. Grave erreur : à 11h38, quand je rappelle, l'affaire est pliée, Fabrice est sur répondeur. Il ne se donnera pas la peine de me prévenir pour que je ne réserve pas mon avion. Vers 15h je rappelle Séverine qui dit que "ben non, comme on n'a pas pu vous joindre ce matin... c'est vrai qu'on aurait dû vous rappeler... une prochaine fois peut-être." Je ne crois pas, non.

 

Dimanche 1er octobre 2006

Le trac

Quand j'étais petite, j'ai appris à avoir le trac. Une superstition de comédien dit que si on n'a pas le trac avant, on a le trac pendant, et quand on a le trac pendant, c'est sûr, on se plante. Quiconque a fait du théâtre une fois dans sa vie est condamné à cauchemarder quelques nuits par an : quelqu'un vous jette sur une scène vide qu'il vous faut animer pour le plaisir de spectateurs a priori hostiles, et pas la moindre bribe de texte qui se présente au seuil des lèvres, merde, il va falloir improviser, assumer les huées et le ridicule, vous vous réveillerez en sueur avec le sentiment d'une indignité terrible - et publique. Outre les cauchemars qui ne vous lacheront jamais, vous avez cette étrange capacité à partager le trac d'autrui. Quand vous allez au théâtre, vous avez cette compassion qui vous tord le ventre en entrant dans la salle, et si par malheur vous connaissez un ou plusieurs des comédiens, c'est avec inquiétude, et les mains moites, que vous allez leur chuchoter un bon vieux "merde" à travers la porte des loges. Une fois lové dans votre fauteuil, dans la salle éteinte, vous croisez les doigts absurdement, et lorsque les projecteurs s'allument votre tacchycardie s'accélère. Si l'un des acteurs vient à buter sur un mot, votre visage se crispe en une grimace de douleur. Si la dame du troisième rang vient à s'endormir, vous la méprisez cordialement. Et vous rêvez d'étrangler le monsieur du fond qui gâche toute une scène avec sa quinte de toux. Un élan de connivence vous fait aimer l'intellectuel du premier rang qui a compris Michaux et qui sourit quand c'est drôle, et qui a l'air concentré quand c'est grave. Et lorsque l'acteur principal vient à bout d'une tirade extraordinaire, la voix rauque, les yeux baignés de larmes, vous essuyez les vôtres entre deux reniflements discrets. Moi je sais, je sais pourquoi je pleurais quand mon père disait "Nous deux encore", parce que je savais, je crois savoir à quoi il pensait, quelle émotion il réactive pour habiter le texte. C'est cette émotion que je partage, de ne plus faire de théâtre et d'en ressentir pourtant, encore, tous les mécanismes intimes. Je ne pourrai jamais aller au théâtre en simple spectateur. J'ai fui le trac comme la peste parce qu'il me rendait malade et pourtant, chaque fois que je vais voir les autres il revient, comme au premier soir, plus vivace encore que si c'était pour moi.

encore que si c'était pour moi.