Jeudi 21 septembre 2006
La femelle de Phoenix
Qui est donc cette quadra blonde qu'on nous inflige depuis quelques temps sur les plateaux télé pour faire la retape de Sarkozy? Nadine, c'est vrai, porte bien son prénom, désuet et populaire, dans un roman ce serait la bonne cruche un peu facho, un peu catho, bricolo réac affairée aux marmots. Une version expurgée d'Eva Wilt, la libération sexuelle en moins. Nadine ressemble à ma voisine qui s'engueulait l'autre jour avec son mari et je ne sais pas ce qu'elle disait mais il lui répondait : arrête de raler de toute façon c'est moi qui paye. Nadine n'avait pas compris, chez Ardisson, ce que lui disait Marcella Iacub qui lui reprochait, avec un brin d'ironie, de vouloir instaurer un "socialisme sexuel" (comprenez que l'Etat légifère sur la sexualité de ses citoyens, c'était à propos de la prostitution). Nadine avait essayé, au 20 heures de Pujadas, d'attendrir Balasko en assurant qu'elle partageait sa compassion pour les sans-papiers. Dans cet exercice, je dois dire que Nadine avait été moyen convaincante. Nadine a essayé d'en placer une l'autre soir sur le plateau de Stéphane Bern (franchement dépassé dans son rôle d'instit chahuté - on regretterait presque l'autorité rigide d'une Arlette Chabot en campagne). Nadine a tenté une fois encore de nous ouvrir son coeur avant de le dissimuler derrière la raison d'Etat. Il ne faut pas régulariser les sans-papiers parce qu'ils ne peuvent pas vivre ici dans des conditions décentes. Si on les renvoie chez eux, c'est sûr, ils vivront encore moins bien, mais au moins ce ne sera pas à nous de régler le problème. Nadine avec sa petite voix et sa douceur nauséeuse me rappelle inlassablement feu Marie-France Stirbois, élue FN de Nice qui sévit par chez nous bien assez longtemps. Il y en a, quand ils meurent, on ne les pleure pas. Et merde, le phoenix nous a encore fait le coup. Depuis qu'elle délaisse sa Lorraine pour aller papoter dans l'hémicycle et sur les plateaux télé, Nadine parle de tout, à tort et à travers, comme ma boulangère, mais avec cette légitimité affolante qu'ont les élus du peuple. "Les français savent bien que je dis la vérité" clamait récemment son petit maître à penser. L'audience, on le sait, a toujours raison. Evelyne Thomas en son temps, la patronne de Closer plus récemment, savent bien que le public ne se trompe jamais. La preuve. Nadine incarne cette face aseptisée du phoenix. Il faudrait faire attention à ne pas trop souffler sur les braises.
Mercredi 20 septembre 2006
Comme pour les tueurs en série l'onomastique est parfois d'une ironie cruelle (Roman, Gentil, Zucco etc) pour les lieux il en va de même, on assistait il y a quelques temps à l'incendie du Boulevard Beaurepaire (Roubaix) et depuis, presque chaque chaque jour c'est le Gymnase Belle Image qui nous donne à méditer sa misère, l'inégalité parmi les hommes, comme disait l'autre. Hier, les images étaient vraiment très moches et l'inégalité a fait son entrée sur le terrain trivial des "besoins naturels": les clandestins n'ont pas le droit de pisser sur la voie publique. On le savait déjà depuis Pain et Chocolat où Nino Manfredi, en immigré italien, se faisait arrêter par des flics suisses pour avoir pissé contre un arbre, dans un parc très vert et très helvétique... les clandestins ne sont pas égaux devant l'envie de pisser, et quiconque prendra leur parti risque de se faire gazer et matraquer, quitte à terminer la journée à l'hôpital, et peut-être la semaine à Bamako. La question reste ouverte, chère à notre ministre de l'Intérieur : l'homme à la vessie impatiente va-t-il se voir appliquer la double peine? Précisons que les réfugiés de Cachan disposent d'un nombre de toilettes extrêmement restreint. Rappelons aussi qu'à la fin du film de Brusati, Manfredi s'échappe du train qui le reconduit en Italie, et retourne tenter sa chance, inlassablement, désespérément, au pays du pain et du chocolat.
Dimanche 17 septembre 2006
Le Syndrome de Peter-Pan
Quelques temps sans presque parler de la marche du monde, télévision, campagne anticipée, propagande médiatique. Mais ça vous rattrappe, même en se bouchant les yeux et les oreilles, les fonctionnaires bouc-émissaires, les artistes précipités sur la paille, les chômeurs poussés vers le RMI, serrer la ceinture des universitaires qui de toute façon ne fonctionnent plus depuis longtemps que par cooptation... Toute cette classe de branleurs privilégiés qui ne produisent rien que des élucubrations, du papier et de la révolte, leur couper les vivres peu à peu, hors de l'entreprise point de salut. Du chiffre, de la gagne, de la croissance. Je me suis longtemps demandée ce qui pouvait bien faire bander ces dirigeants cravatés libéraux. La gagne... La vie comme une grande compétition, toujours progresser sinon tu recules. Et pour progresser bien sûr entuber les autres, ça, bien sûr, ne pas trop insister dessus devant les médias. Escamoter les dommages collatéraux. Passer sous silence l'équation gagner = faire perdre les autres. Aller serrer la main à Bush. Avec des talonnettes et une formidable contre-plongée symbole de pouvoir. Tout ceci est bien naïf, me direz-vous, bien idéaliste, limite infantile, comme élucubration, et bien trop désespéré pour susciter la moindre révolte. Justement. C'est ça qui me trotte. La régression infantile. L'impression détestable d'être déphasée d'un monde qui ne comprend rien d'autre qu'un intéret mesquin, immédiat et stérile, freiner des quatre fers pour ne pas y aller, je veux pas, je veux qu'on reste comme ça parce que après c'est pire, comme ces autistes qui ne veulent pas grandir, on leur dit mais c'est rien, tu vas voir, tu vas découvrir plein de choses merveilleuses, très excitantes, et eux savent bien qu'ils ne retrouveront jamais ce cocon doux de l'enfance, ils savent bien qu'après, c'est la loi de la jungle, ils vont se faire bouffer, piétiner, et y aura plus maman pour sécher leurs larmes. Je veux pas y aller, je veux qu'on reste là, je veux même qu'on recule un peu. Ne pas oublier tout de suite le pays imaginaire où on bossait 35 heures par semaine, où on s'arrêtait de travailler à 60 ans, où nos médocs étaient remboursés et où les artistes avaient les moyens de manger et s'exprimer, où on accueillait les étrangers qui en avaient besoin, où les candidats de gauche étaient encore à peu près de gauche, et ceux de droite n'osaient pas pas avouer complètement leur passion du plus fort.
Vendredi 15 septembre 2006
A mes moments perdus j'apprends à marcher à des statues
Ca arrive une ou deux fois dans l'année, que mon père me demande de venir au théâtre pendant la préparation d'un spectacle pour lui donner mon avis. Un avis extérieur et un avis complice, parce que depuis que j'ai eu trois ans, ses projets artistiques, je les connais, son esthétique, ses convictions, sa manière, je crois même que personne ne la connaît si bien parce qu'elle m'a été insufflée au biberon, avant de comprendre, je savais, je sentais - intuitivement, confusément - pourquoi Michaux, Pessoa, Arrabal étaient les plus grands poètes de notre petit monde, dans l'appartement mansardé où on habitait, la blancheur des murs était un décor de théâtre, et les mots relayés par mon père, des cadeaux fiévreux inompréhensibles et miraculeux. Mon père a décidé cette année d'ouvrir la saison avec un montage Michaux qui probablement ne fera pas recette et on s'en fout un peu, on s'offre trois soirs à savoir pourquoi on vit et c'est déjà pas mal. Mon père m'a appris qu'on ne pouvait pas avoir le beurre et l'argent du beurre, un artiste ça ne peut pas vouloir être riche, pas sérieusement. Si ça arrive, c'est un malentendu, un coup de bol, et prenons bien garde que ça ne gâche pas tout. Alors il fallait juste que j'écoute cinq ou six textes dans la salle vide, dis-moi lesquels on garde, à ton avis, lesquels on vire. Et puis il y avait Agir, je viens, déjà viré du spectacle mais oui, dis-le moi quand même, je le connaissais par coeur à cinq ans et je l'ai oublié. Je ne me rappelais plus que c'était un poème d'amour, j'étais trop petite pour comprendre, je savais seulement l'énergie incroyable et que c'était beau. Que c'était la force solennelle de Papa. C'était presque gênant de l'entendre pour moi seule, là dans la salle vide, en le comprenant presque pour la première fois, et c'était précieux. Je vais faire la régie du spectacle, trois soirs, le dernier week-end de septembre, et je suis vachement fière d'allumer les projos sur cette magie-là.
Mardi 12 septembre 2006
Vendredi 8 septembre 2006
Laissons deux secondes les beaux yeux de Natascha. Je dis à plusieurs personnes hier : tu as entendu parler de ce qu'il se passe à Abidjan? Non. Où ça? A Abidjan? Pourtant mes interlocuteurs sont généralement très au fait de l'actualité mondiale, il y en a même un qui passe plusieurs heures par jour à zapper de LCI à I-Télé et... rien. Désespérément rien. Alors hier soir, je regarde le JT des deux grandes chaînes - simultanément, oui, je suis très forte avec ma zapette - PPDA a fait trente secondes sur Abidjan, et Pujadas rien, sauf erreur de ma part. Alors bon, ce journal n'a pas vocation informative mais tout de même, je vais relayer les dépèches de l'AFP puisque personne n'en veut (comprenez tout le monde s'en fout). L'information remonte quand-même à trois semaines : dans la nuit du 19 au 20 août dernier, un bâteau (équipage russe, propriétaire grec, affrété par une société multinationale basée à la Haye, si j'ai bien tout compris), transportant des déchets toxiques chimiques, parcourt le littoral africain à la recherche d'une "poubelle", et trouve asile à Abidjan pour la nuit. Une société ivoirienne prend alors en charge - toujours durant la nuit - les déchets toxiques du bâteau et les transporte sur au moins trois sites d'Abidjan (une décharge, une zone industrielle, une forêt) lesquels sites sont fréquentés par la population locale. D'après le consulat français, les sites seraient même au nombre de neuf. Très vite, les premiers effets commencent à se faire sentir: une odeur d'oeuf pourri qui envahit la capitale ivoirienne, les abidjanais saignent du nez, se plaignent de nausées, vomissements, difficultés respiratoires. Trois enfants sont morts. On retrouve les cadavres d'animaux (poissons, oiseaux ou chiens ayant bu de l'eau polluée). Le ministre de la Santé a lui-même recensé 1500 personnes intoxiquées. Les hôpitaux de la ville sont submergés et les médicaments en rupture de stock. Après trois semaines de manifestations populaires - "Pour de l'argent, on nous tue" - le gouvernement a présenté hier sa démission à Laurent Gbagbo, qui lui est évidemment toujours bien en place. La France a envoyé une mission d'experts pour évaluer les risques et éventuellement proposer des solutions. Une enquête administrative a été ouverte, les autorités ivoiriennes retiennent pour l'instant l'hypothèse de la "négligence".
Jeudi 7 septembre 2006
Le seul visage
Natascha toujours, son visage rond, ses yeux qui clignotent, son sourire presque apaisé, son calme, sa distance, sa voix posée, sa détermination, ses mains de petite fille, son kleenex, sa pudeur sans affectation, aucun signe extérieur de tragédie sur ce visage tant attendu, rien qui prête au voyeurisme planétaire avide et sûr de son fait. Natascha, "plus forte que son ravisseur" : la preuve, elle est partie. Natascha et ses rêves d'adolescente normale : voyager, étudier, être journaliste ou comédienne, combattre la faim et les injustices dans le monde. Natascha Kampusch qui ne livre pas les clefs de son calvaire. Seulement son visage. Sa force, sa dignité. A nous qui sommes habitués à voir tous les jours à la télé des anonymes livrer leur intimité la plus triviale, la plus honteuse, avec l'impudeur la mieux orchestrée, larmoyante, médiatique... Nous qui lisons la vie des célébrités avec cette sorte de curiosité mesquine décomplexée... Natascha Kampusch ne nous aura livré que son visage, et rien dont elle aura plus tard à rougir. Rien qui puisse nous faire rougir, de l'avoir entendu.
Mercredi 6 septembre 2006
Natascha, libre dans sa tête
Le fait que l'histoire se déroule à Vienne la rend sans-doute plus saisissante encore. Vienne est une ville marquée par la mort, la psychanalyse, l'expressionnisme et ses enfants terribles, la honte de la shoah et les vestiges très entretenus d'un passé glorieux. Pour qui a mis son nez dans les livres de Jelinek, Thomas Bernhard, Peter Handke ou vu les films de Michael Haneke, Vienne est un peu la capitale de la réflexion tortueuse auto-analytique qui ne craint pas de se colletiner les tabous, tempêtes sous les crânes d'une intelligenstia bourgeoise méditant sa propre culpabilité. Sublime et froide comme l'eau qui dort. Vienne est aussi hantée par un nombre considérable de suicidés célèbres, dont on trouve une liste non exhaustive dans le Routard, et dont la plupart se sont jetés dans le Danube. Vienne est peuplée d'hommes qui s'appellent Wolfgang.
Que Natascha Kampusch, victime par essence ou par définition, prenne le parti de son ravisseur, porte son deuil et refuse de raconter son intimité, après huit ans de vie exclusivement partagés avec son geôlier, cela semble logique. Qu'une jeune fille qui a passé huit ans avec un seul être humain soit bouleversée par son suicide, c'est logique. Qu'elle se soit attachée à son ravisseur, c'est vital, imaginez deux secondes le calvaire d'une enfant condamnée à vivre avec un homme qu'elle hait, huit années durant. Ce que les psys appellent le syndrome de Stockholm n'est-il pas avant tout pour l'otage la condition de sa survie? Qu'elle refuse de rencontrer ses parents, de renier avec eux huit ans de sa vie, n'est-ce pas encore une nécessité vitale? Qui est-elle, Natascha Kampusch qui s'est construite dans une pièce de six mètres carrés, tenant tête à son geôlier, avec qui elle était "à égalité", et qu'elle refusait d'appeler "maître"? Qui sommes-nous pour décider si Natascha était malheureuse, si elle était manipulée, qui sommes-nous pour décider que l'homme qui la retenait prisonnière n'était pas aimable, dans sa folie? Que savons-nous de cet homme qui s'appelait Wolfgang, et pour qui elle était tout? Il se serait inspiré d'un roman de John Fowles, The Collector (1963) porté à l'écran par William Wyler, titre français L'Obsédé (1964), l'histoire d'un collectionneur de papillons qui décide d'enlever une étudiante et la séquestre chez lui, dans une pièce close. Il promet de ne lui faire aucun mal, en espérant qu'elle s'attachera à lui. Comme Natascha, la jeune fille tient un journal. La fin de l'histoire est très différente.
Natascha Kampusch parlera ce soir à la télévision autrichienne (ORF 2) à 20h15. Peut-être l'occasion de dénier au monde le droit de l'enfermer dans une identité nouvelle construite sur mesure, et un peu étriquée.
Vendredi 1er septembre
Gentlemen éditeurs
La rentrée littéraire s'immisce doucement dans les médias, avec ses informations quantitatives prévisibles - 683 livres, course à la mise en place, panique des libraires, embouteillage - et son onomastique redondante - Nothomb, Angot, etc. Le lecteur désorienté se raccroche généralement à ces quelques noms familiers et les autres pourront aller se rhabiller. Je n'ai pas vocation à la critique littéraire, mais cette fois, bon, je vais faire une petite exception, rendre un hommage. Christophe Bataille est mon éditeur. Depuis huit ans. Notre rencontre s'est faite presque par hasard, suggérée par Françoise Verny, précisée par Jean-Claude Fasquelle. Christophe était déjà cet écrivain-éditeur, jeune homme dynamique qui avait plaqué un destin de cadre commercial pour l'amour des mots et du papier, transigeant avec la ligne tracée, deux premiers livres courronnés de succès (Annam et l'Absinthe) puis un retournement, une révolution esthétique débutée minutieusement avec Le Maître des Heures, puis vaillamment assumée dans Vive l'enfer et depuis lors jamais démentie. Avec Christophe, nous avions du passer, sans presque nous connaître, des heures au téléphone à discuter du vocabulaire et des virgules de Viande, conversations cocasses, pudeurs forcées. Puis il y eut des mois de silence, des années même, entre deux livres, mais les éditeurs sont souvent déconcertants. Il y a ceux qui ont adoré le livre mais vous suggèrent de transformer le héros en héroïne, ceux qui n'ont pas lu le manuscrit mais ont une idée précise du titre qu'il faut lui donner, ceux que la license poétique insupporte et qui corrigent jusqu'à votre correspondance. Christophe et moi avons évolué ensemble, de loin en loin, une relation faite essentiellement de mots, rare, saugrenue presque. Son dernier livre, Quartier général du bruit, sorti cette semaine en librairie, est une véritable prise de risque, parce qu'il s'y dévoile terriblement mine de rien, sur les traces de Bernard Grasset, fouillant la légende et la réactivant, de ces années d'or de l'édition, poursuivant les mangeurs de papier, éditeurs fous, maniaques géniaux, paranoïaques, mondains tragiques. Esthètes décadents nourris au succès et à la guerre des prix. Tout ce qu'il y a d'abject et de sacré dans les vieilles maisons du sixième. Un livre sur l'édition, mais sur les mots surtout, loin des écritures aseptisées qui séduisent aisément, sa plume est exigeante et tortueuse, qui retisse maille à maille ces liens usés de l'écriture et de l'industrie éditoriale, pour les imbriquer complètement comme dans une broderie chatoyante et fragile. Pourtant Christophe ne brode pas. Son écriture est viscérale ici, vitale, essentielle : elle justifie sa fonction et sa double identité - écrivain éditeur - une gageure et une croix, un acte de foi.